Libre à vous ! Radio Cause Commune – Transcription de l’émission du 4 juin 2019


Bannière de l'émission

Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 4 juin 2019 sur radio Cause Commune
Intervenants : Pierre-Yves Gosset – Étienne André – Pierre Ficheux – Frédéric Couchet – Isabella Vanni à la régie
Lieu : Radio Cause Commune
Date : 4 juin 2019
Durée : 1 h 30 min
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Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bannière radio Libre à vous – Antoine Bardelli ; licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure. Logo radio Cause Commune, avec l’accord de Olivier Grieco
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l’April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

logo cause commune

Transcription

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous. Vous êtes sur la radio Cause Commune 93.1 en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm. La radio dispose d’un webchat, donc utilisez votre navigateur web préféré, rendez-vous sur le site de la radio causecommune.fm et cliquez sur « chat ». Vous pouvez ainsi nous retrouver sur le salon dédié à l’émission.
Nous sommes mardi 4 juin 2019, nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.
Soyez les bienvenus pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre. Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.
Le site web de l’April est april.org et vous pouvez y trouver d’ores et déjà une page consacrée à cette émission avec tous les liens et références utiles, les détails sur les pauses musicales et toute autre information utile en complément de l’émission. N’hésitez pas également à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi des points d’amélioration.
Je vous souhaite une excellente écoute.

Voici maintenant le programme de cette émission.
Nous commencerons exceptionnellement par notre sujet principal qui portera sur Framasoft avec Pierre-Yves Gosset, le directeur de l’association, ce qui lui permettra de prendre ensuite son train et d’être à l’heure pour sa conférence à Lyon ce soir.
D’ici trois quarts d’heure nous aurons une présentation d’Open Académie avec Étienne André qui est fonctionnaire « intrapreneur » dans une start-up d’État. Il nous expliquera un petit peu ce que c’est que ce terme.
En fin d’émission nous aurons un petit portrait de Patrick Sinz qui vient de nous quitter malheureusement. Pierre Ficheux, informaticien, nous parlera de Patrick.
À la réalisation de l’émission aujourd’hui ma collègue Isabella Vanni. Bonjour Isabella.

Isabella Vanni : Bonjour.

Frédéric Couchet : Avant de commencer je vais vous poser un petit quiz comme la semaine dernière et je donnerai les réponses en cours d’émission. Vous pouvez proposer des réponses soit sur le salon web de la radio, soit sur les réseaux sociaux avec les comptes @aprilorg sur Twitter ou encore pouet.april.org sur Mastodon.
Les deux questions. Dans l’émission de la semaine dernière du 28 mai 2019 nous avons parlé d’une distribution éducative libre. Comment s’appelle-t-elle ?
Deuxième question : que se passe-t-il à Selles-sur-Cher ce week-end, en lien avec le logiciel libre.

Tout de suite place au premier sujet.

[Virgule musicale]

Présentation de Framasoft par PYG

Frédéric Couchet : Nous allons commencer par un échange sur Framasoft avec Pierre-Yves Gosset, le directeur de l’association. Bonjour Pierre-Yves.

Pierre-Yves Gosset : Bonjour Frédéric.

Frédéric Couchet : Émission un petit peu exceptionnelle parce que, comme je l’ai dit, tu as un train à prendre pour donner une conférence ce soir à Lyon, donc on commence par le sujet long. L’idée c’est un petit peu de mieux de faire connaître l’association, à la fois ses projets, les gens les connaissent plutôt pas mal ou en tout cas en connaissent un certain nombre, mais aussi de revenir un petit peu sur ce qu’est Framasoft, l’historique, le mode de fonctionnement et les projets. D’abord première petite question : déjà, à titre personnel, est-ce que tu peux faire une petite présentation sur ton parcours ?

Pierre-Yves Gosset : Oui. Je m’appelle Pierre-Yves Gosset. J’ai 42 ans – oui, tout ça, 42 – ça doit faire à peu près 15 ans que je suis dans Framasoft et ça fait 11 ans que je suis salarié de l’association. Je suis venu au logiciel libre pendant que j’étais objecteur de conscience, un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître vu que c’était du temps où on faisait le service militaire. Quand j’ai découvert le logiciel libre, je me suis assez vite intéressé à ce que c’était, aux valeurs que ça portait et, dans mon parcours, je me suis assez vite rapproché de la communauté Framasoft, j’ai été secrétaire de l’association pendant quelque temps, puis le premier salarié et maintenant directeur vu que nous sommes neuf salariés dans l’association.

Frédéric Couchet : D’accord. Imaginons que tu sois à une soirée ou ailleurs, comment tu présenterais Framasoft en une ou deux phases, avant qu’on rentre dans le détail ?

Pierre-Yves Gosset : Je peux te la faire en une phrase.

Frédéric Couchet: En une phrase !

Pierre-Yves Gosset : Framasoft est une association d’éducation populaire aux enjeux du numérique. Tu noteras qu’il n’y a pas forcément le mot « libre » dedans.

Frédéric Couchet : J’ai bien noté qu’il n’y a pas forcément le mot « libre » dedans, mais peut-être que la partie libre est un prérequis nécessaire et évident. On y reviendra.
On va parler un petit peu de la naissance de Framasoft parce qu’aujourd’hui quand même beaucoup de gens connaissent Framasoft, mais peut-être ne souviennent-ils pas d’où ça vient. Donc à quel moment a été créée Framasoft et que veut dire Framasoft ? Hier à table, avec d’autres libristes, j’ai posé la question et, en fait, personne ne connaissait la réponse à part moi et peut-être une autre personne. Est-ce que tu peux nous dire quand a été créée Framasoft, par qui et que signifie Framasoft ?

Pierre-Yves Gosset : Bien sûr. Framasoft est un projet qui est né en 2001. Ça vient au départ d’un projet qui s’appelait Framanet, qui signifiait français et mathématiques sur intranet. Ça avait été créé par deux enseignants : Caroline Atabekian qui a, depuis, créé le site WebLettres qui sert notamment aux enseignants de français, et Alexis Kauffmann qui est le fondateur de Framasoft. Ils avaient créé au sein de ce site Framanet une page autour des logiciels pour l’enseignement. Donc on est vraiment une association issue du milieu de l’enseignement. Ensuite, en 2004, s’est montée une association.

Frédéric Couchet : La création c’est quelle année ?

Pierre-Yves Gosset : Le projet est né en 2001, l’association a été créée en 2004.

Frédéric Couchet : D’abord un projet informel avec un site web et ensuite l’association en 2004.

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait. Au départ un projet purement pratico-pratique, complètement dans le faire, monté par deux enseignants et ensuite une association créée par trois enseignants : Alexis Kauffmann, Georges Silva et Paul Lunetta. Moi je suis arrivé en 2005.

Frédéric Couchet : D’accord. Toi tu es arrivé en 2005. Donc 2001, ça fait maintenant 18 ans, une longue période.

Pierre-Yves Gosset : 18 ans. Ça remonte à loin !

Frédéric Couchet : Historiquement quels ont été les projets de Framasoft, les premiers projets de Framasoft ?

Pierre-Yves Gosset : Le premier projet de Framasoft et celui qu’on continue à maintenir même s’il est moins visible aujourd’hui, c’est l’annuaire de logiciels libres. C’est-à-dire que la page qui listait des logiciels au sein de ce site qui s’appelait Framanet est devenue assez vite relativement importante en nombre de logiciels. Il faut savoir que jusqu’en 2004-2005, ça n’était pas que des logiciels libres, c’était vraiment des logiciels à la fois libres mais aussi des logiciels gratuits qui pouvaient aider les enseignants à mieux pratiquer leur démarche d’enseignement. Petit à petit, enfin pas petit à petit, il y a eu une rupture assez forte au bout d’un moment, une prise de conscience partagée par Alexis Kauffmann et par d’autres de dire que ce qui compte dans tous ces logiciels c’est finalement qu’on puisse les réutiliser, les partager, les copier, sans être limité par des problématiques de droit, de prix, ce qui était relativement important dans le milieu enseignant parce que ce n’est pas toujours facile de pouvoir acheter des logiciels. Donc l’idée du partage à la fois du savoir et des logiciels, s’est rencontrée à ce moment-là et l’annuaire est devenu un annuaire exclusivement basé sur du logiciel libre et faisant la promotion exclusivement de logiciels libres.

Frédéric Couchet : Il y avait combien de logiciels qui étaient référencés à cette époque-là ? Est-ce que tu t’en souviens ?

Pierre-Yves Gosset : C’est monté petit à petit. En 2004 il devait y en avoir un petit peu plus de 200, je crois. Le plus haut qu’on ait eu sur l’ancienne version du site, qui était un site sous SPIP [Système de publication pour l’Internet], je crois que c’était 1200 logiciels libres. Et on a rebooté cet annuaire.

Frédéric Couchet : On a rebooté! C’est quoi cette expression ?

Pierre-Yves Gosset : Tout simplement l’annuaire était très vieillissant, on n’avait plus de bénévoles pour s’en occuper et ça devenait compliqué de se dire qu’est-ce qu’on fait de toutes ces vieilles notices logicielles dont les logiciels n’existent plus, dont on ne trouve plus le code source, etc. Donc il a fallu remettre à zéro cet annuaire. On l’a donc refait et annoncé à nouveau, si je dis pas de bêtises, en 2016. Je ne suis même pas allé sur Framalibre ces derniers jours, mais aujourd’hui on doit tourner aux alentours de plusieurs centaines de fiches logicielles, on doit être à 600, 800, quelque chose comme ça.

Frédéric Couchet : D’accord. Je précise qu’on va sans doute citer beaucoup de noms de sites web au cours de l’émission. Le plus simple c’est d’aller sur le site portail, on va dire, framasoft.org, et là vous retrouverez tous les liens.
Ça c’était l’annuaire. Il y avait un autre projet qui était important, c’était la Framakey. Est-ce que tu peux expliquer ce qu’était ce projet-là ? Est-ce que ça existe toujours ?

Pierre-Yves Gosset : Le projet Framakey est né en 2005. L’histoire est assez simple. J’avais un traduit un projet qui s’appelait The Open CD, dont tu te souviens peut-être, qui était un CD, une compilation de logiciels libres sur CD et DVD, et j’avais trouvé qu’il était assez facile de pouvoir mettre ces logiciels libres sur clé USB et de les faire tourner sur clé USB, donc le projet Framakey est né. Avec un autre bénévole on a porté ce projet pendant quelques années à ce moment-là, à partir de 2005-2006. L’idée c’était de créer une clé USB sur laquelle on pouvait emporter et embarquer ses logiciels, ce qui, d’ailleurs, permettait souvent des utilisations un petit peu sauvages et positives de logiciels libres dans des environnements qui étaient verrouillés par les administrateurs systèmes et qui empêchaient l’exécution par exemple de Firefox. Eh bien là on avait un Firefox portable sur la clé USB : on branche la clé USB, on lance Firefox portable et ça fonctionne directement depuis la clef USB.
Ce projet existe toujours, il est clairement moribond aujourd’hui puisqu’il restait maintenu par des bénévoles de Framasoft, notamment Arnaud que je salue, et qui n’ont juste plus le temps de s’en occuper. Ce qui est intéressant c’est que, on en reparlera peut-être plus tard, mais il y a d’autres associations, notamment les CEMEA, une association, un gros réseau d’éducation populaire qui, potentiellement, est intéressé par le projet Framakey et qui pourrait en voir d’autres usages que nous n’avions pas détectés au départ, pour d’autres publics que le très grand public qu’on visait à l’époque. Donc des publics très ciblés peuvent avoir besoin de ce projet-là et on aimerait bien transmettre ce type de projets pour ne plus, tout simplement, avoir à les porter ; 2005 ça fait 14 ans, il est peut-être temps pour nous de passer à autre chose !

Frédéric Couchet : Tout à fait. Il faut préciser que ces Framakeys permettaient de faire tourner les logiciels libres à la fois sur un environnement Windows et des Framakeys aussi sur environnement libre comme une Debian. Nous-mêmes d’ailleurs, April et Framasoft, nous avions travaillé ensemble sur une key, une clé, une Framakey en l’occurrence, ou une Framaclef, en coopération avec le Crédit coopératif dans le cadre du Guide Libre Association, avec des logiciels qui étaient diffusés auprès d’associations avec un guide papier et des clés à la fois Windows et Debian, ce qu’on appelle en double amorçage ou en double possibilité. Aujourd’hui les besoins ont aussi peut-être changé. Effectivement, comme tu le dis, c’est intéressant que d’autres structures s’approprient ces sujets-là et les adaptent aux besoins de leur public.

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait.

Frédéric Couchet : L’annuaire et les clés c’étaient les deux principaux projets de Framasoft à cette époque-là. Est-ce qu’il y en avait d’autres ?

Pierre-Yves Gosset : Oui. En 2005 c’étaient les deux principaux projets. En 2006 sont arrivés deux autres projets d’importance qui sont toujours bien présents et très actifs aujourd’hui à savoir le Framablog créé par Alexis Kauffmann à l’époque. Framablog qui visait et qui vise encore aujourd’hui à faire des ponts entre le milieu du logiciel libre et le milieu, les milieux des cultures libres ; expliquer un petit peu, finalement, les choses qui peuvent se passer de par le monde autour du monde du Libre et les expliquer en les traduisant parfois de façon littérale, c’est-à-dire qu’on a un groupe de traducteurs qui s’appelle Framalang, qui est composé de 80 à 100 personnes qui traduisent très régulièrement des articles essentiellement de l’anglais vers le français, mais c’est aussi de l’espagnol vers le français. Ça permet de diffuser plus facilement de l’information au grand public en disant « là on a trouvé cet article intéressant, on vous le propose à débat ». Ça nous sert aussi, à nous Framasoft, d’organe de promotion, de diffusion, d’information sur ce que l’on fait, donc à la fois un outil de communication interne. Aujourd’hui, je crois que sur le Framablog on a dépassé les 1600 articles publiés depuis 2006, donc il y a un rythme de publication relativement important.
L’autre projet qui est né dans ces années-là c’est le projet Framabook qui est une maison d’édition libre, micro-maison d’édition mais maison d’édition quand même puisque, aujourd’hui, je crois qu’on atteint les 48 ouvrages, on devrait atteindre les 50 d’ici la fin de l’année. La particularité de Framabook, c’est que tout le monde nous disait : « Votre truc, le logiciel libre, c’est bien gentil, ça marche parce que c’est du numérique et qu’on peut le copier-coller, mais si on le fait avec des objets physiques ça ne marche pas trop ! » On était à l’époque où on faisait un petit peu la promotion de la Framakey et on a dit : « Vous voyez bien qu’on peut faire de l’objet physique et libre à la fois. » L’aspect culture libre nous paraissait intéressant et Georges Silva, qui est un des fondateurs de Framasoft, avait, à cette époque, un ouvrage sur Thunderbird qui devait être publié dans une grande maison d’édition.

Frédéric Couchet : Rappelle-nous ce qu’est Thunderbird.

Pierre-Yves Gosset : Thunderbird c’est un client mail, c’est-à-dire un logiciel qui permet de lire vos mails, d’y répondre, etc. Donc il avait écrit, je crois que c’était Utilisez Thunderbird 1.5 et il s’est retrouvé avec ce manuscrit sur les bras. Du coup, avec Alexis Kauffmann, ils ont décidé de monter cette maison d’édition, Framabook, sur la base de ce premier ouvrage, qui a été repris ensuite par d’autres. Aujourd’hui on atteint une cinquantaine d’ouvrages qui vont du roman, puisqu’on a pas mal d’auteurs dans l’association, on a des membres qui vraiment écrivent.

Frédéric Couchet : J’ai même lu récemment un roman policier.

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait, des romans policiers.

Frédéric Couchet : C’est Frédéric…

Pierre-Yves Gosset : Urbain.

Frédéric Couchet : Frédéric Urbain. Un roman policier qui est un peu à la mode ancienne, avec des personnages très truculents, de l’argot, etc. Très bien.

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait. Ça lui fera très plaisir que tu lui parles de son roman.

Frédéric Couchet : Je lui ai dit en direct.

Pierre-Yves Gosset : Il y a aussi, toujours dans les romans, Traces de Stéphane Crozat qu’on a publié il n’y a pas longtemps ; moi j’ai vraiment trouvé le bouquin excellent. Il y a toujours dans les romans, mais cette fois-ci troisième quart du douzième siècle, donc romans médiévaux, une republication des ouvrages de Yann Kervran qui avait publié ces livres-là, que vous pouviez trouver dans toutes les bonnes librairies et toutes les bonnes bibliothèques. Plusieurs années après il a souhaité reprendre ses ouvrages, les republier et il a choisi de les republier chez Framabook. Il y a aussi Pouhiou, qui est aujourd’hui salarié de Framasoft, mais qui avait publié ses ouvrages. Après on a des bouquins qui tournent aussi autour du logiciel libre, évidemment, à la fois qui peuvent être des essais, qui peuvent être des livres très pratico-pratiques sur, je ne sais pas, Drupal ou autres, et enfin, on a des ouvrages encore un petit peu entre deux mondes, par exemple un ouvrage qui s’appelle Thermodynamique de l’ingénieur qui sert aux étudiants ingénieurs qui étudient la thermodynamique, un bouquin qui marche plutôt bien. Voilà !
Donc on se trouve avec plein de choses très différentes, des bandes dessinées aussi.

Frédéric Couchet : Je veux juste préciser que Drupal c’est un…

Pierre-Yves Gosset : Un système de gestion de contenus.

Frédéric Couchet : Un système de gestion de contenus, notamment pour faire des sites web, qui propulse des sites très puissants et des sites un peu moins puissants comme celui de l’April, par exemple.
Tu parlais de livres, les personnes qui ont écouté l’émission il y a quelques semaines sur les licences libres, dans le Framabook il y a Option libre. Du bon usage des licences libres, les licences libres expliquées, un livre de Benjamin Jean. C’est très intéressant. Et le Guide Libre Association dont je parlais à l’instant est également disponible en version Framabook.
Ça ce sont des projets qui existent depuis très longtemps. Tu as très souvent employé le mot « bénévole ». Si je me souviens bien de ce que tu as dit dans ton explication au départ, toi tu es devenu le premier salarié en 2008.

Pierre-Yves Gosset : 2008.

Frédéric Couchet : Qu’est-ce qui a fait qu’à un moment vous êtes passés à un mode avec des bénévoles et des salariés ?

Pierre-Yves Gosset : Il y a l’histoire officielle et il y a l’histoire officieuse.

Frédéric Couchet : Tu es en direct, tu racontes juste ce que tu veux !

Pierre-Yves Gosset : Le projet Framasoft marchait bien, tout simplement.
Je n’ai pas précisé, mais Framasoft est une association de 35 adhérents et adhérentes. On est volontairement une toute petite association, il y a finalement assez peu de bénévoles dans l’association, entre 25 et 30. On est resté quasiment à effectif constant en nombre d’adhérents et d’adhérentes ; on n’a pas souhaité nécessairement aller beaucoup plus loin. L’idée c’était de dire on va essayer de faire le maximum avec une toute petite taille, ce qui nous permet d’être relativement agiles et de changer notre fusil d’épaule assez régulièrement, ce qui est plutôt efficace pour nous.
Donc en 2008, il s’est passé deux choses : la première chose c’est qu’on avait un petit de sous sur le compte parce que, figure-toi, on avait de la publicité Google sur le compte.

Frédéric Couchet : Je m’en souviens !

Pierre-Yves Gosset : Publicité AdSense sur le site framasoft.net à l’époque. Publicité Google qui rapportait un peu de sous, qui étaient, du coup, sur le compte en banque de Framasoft, qui ne servaient pas nécessairement à grand-chose et on s’était dit autant dépenser cet argent en essayant d’aller plus loin dans notre démarche de promotion et de sensibilisation et au Libre.
La deuxième chose c’est que moi j’étais salarié au CNRS à l’époque. Je travaillais sur un projet autour du logiciel libre, le projet PLUME, et, à la fin de mon contrat, on m’avait tout simplement proposé de m’embaucher parce qu’ils avaient besoin de poursuivre ce projet, ils ne pouvaient pas me renouveler mon contrat.

Frédéric Couchet : Le CNRS.

Pierre-Yves Gosset : Voilà, tout à fait. Le CNRS souhaitait reconduire mon contrat, mais il ne pouvait pas le faire sous forme de CDD. Moi je ne voulais pas rentrer dans la fonction publique, j’avais déjà passé près de dix ans à travailler pour des universités, ça ne me tentait plus que ça. Du coup, ce qui s’est passé c’est que, tout simplement, ils m’ont dit : « Tu peux te mettre en auto-entrepreneur, on pourrait payer une structure pour que tu continues à travailler pour nous », et c’est ce que j’ai fait, c’est-à-dire que j’ai proposé à l’association effectivement de travailler au sein de Framasoft sur le projet PLUME et ça a aussi permis de débloquer des fonds qui ont permis, finalement, la première création de poste à Framasoft. Voilà ! C’est à la fois grâce au CNRS et, je n’ai pas honte de le dire, mais je trouve ça très rigolo avec le recul, en partie grâce à l’argent de la publicité, gagné via les publicités Google.

Frédéric Couchet : Ça c’était au début. On va revenir après sur le mode de financement actuel de Framasoft. Depuis vous êtes donc « dégooglisés » en termes d’organisation. On reviendra tout à l’heure sur le projet Dégooglisons Internet. Ça c’est 2008. Aujourd’hui, juste un chiffre, vous êtes combien de salariés à Framasoft ?

Pierre-Yves Gosset : On est neuf salariés. On est 35 adhérents au total, ce qui fait de nous, en termes de salariés, une des plus grosses associations du Libre non seulement francophone mais, je pense, européenne.

Frédéric Couchet : Tout à fait. Ça c’est la naissance, on l’a vue assez rapidement, la naissance de Framasoft avec la partie mathématique, les premiers projets dont certains existent toujours et certains, évidemment, très importants comme l’annuaire du Libre à l’époque qui était la référence sur laquelle on renvoyait les gens. On vient de voir juste le démarrage, la partie salariée, on y reviendra tout à l’heure parce que Framasoft a bien progressé depuis, a de plus en plus de projets, une équipe de neuf personnes et on verra un petit peu plus en détail à quoi servent ces neuf personnes. Mais il y a aussi un autre virage. Tu as donné un premier virage tout à l’heure c’est l’extension à la culture du Libre : ce qui a été un marqueur de Framasoft c’est, au-delà du logiciel libre, la culture du Libre. Un deuxième virage c’est celui de l’éducation populaire. Est-ce que tu peux nous expliquer à quel moment s’est fait ce virage et pour quelles raisons ?

Pierre-Yves Gosset : On a toujours fait de l’éducation populaire.
Définir l’éducation populaire ou l’éducation non formelle c’est toujours un exercice un petit peu difficile. Si je devais résumer ça, pareil en une phrase, je dirais que c’est l’éducation de tous par tous dans l’idée de s’émanciper et de pouvoir être autonomes. Alors être autonomes c’est très vaste, mais c’est aussi être autonomes, pour nous, là spécifiquement, sur des questions numériques. Donc Framasoft a toujours été une association d’éducation populaire. En 2013, on a fait cette démarche de demander un agrément « jeunesse et éducation populaire ». On a surtout beaucoup rencontré d’autres structures autour de nous qui faisaient de l’éducation populaire sur le terrain. Il y avait à la fois une part de nécessité, une part d’envie et une part de mise en perspective. La nécessité c’était qu’on se rendait bien compte que le logiciel libre marchait bien dans nos petits lieux libristes ; dans notre petite tour d’ivoire, ça marche plutôt bien. Par contre, quand il fallait aller rencontrer les gens, c’était un petit peu plus compliqué. Là-dessus il faut saluer le travail qui a été fait notamment par Ubuntu pour démocratiser un petit peu GNU/Linux en tant que système d’exploitation qu’on va pouvoir utiliser sur son ordinateur. On voyait bien qu’on butait, de toute façon, en termes d’usage sur quelques pour cents. On s’est dit, en fait, on doit pouvoir, j’allais dire utiliser, ça peut être mal compris, mais c’était pour moi positif, s’appuyer sur des réseaux préexistants ; tout à l’heure je parlais des CEMEA qui est un réseau d’éducation populaire qui a 80 ans il me semble, ça peut être la Ligue de l’enseignement qui est encore plus ancienne, ça va être des associations de quartier type MJC, etc., c’est exactement ce que vous faites-là en faisant cette émission aujourd’hui.

Frédéric Couchet : Exactement !

Pierre-Yves Gosset : Donc c’était quelque chose qui était déjà pratiqué, mais on a souhaité l’affirmer, le développer et rendre ces liens plus tangibles, finalement en travaillant avec ces associations d’éducation populaire, ces réseaux d’éducation populaire qui sont présents sur le territoire, qui eux ont les contacts sur le terrain, qui ont l’habitude, qui connaissent leur population, c’est-à-dire que ce sont souvent des gens qui sont assez éloignés du numérique. Du coup on s’est pris quelques claques dans la face et c’était très bien de se prendre quelques claques, on va dire : nous on était très au point sur les questions techniques et tu te retrouves dans une MJC à expliquer à quelqu’un comment fonctionne la souris, eh bien tu te retrouves…

Frédéric Couchet : Tu te retrouves dans la réalité.

Pierre-Yves Gosset : Voilà, dans la réalité. Du coup on s’est dit il faut qu’on réajuste non seulement nos pratiques mais aussi nos discours et c’est ce qu’on a commencé à faire depuis 2013-2014.

Frédéric Couchet : Donc avec un axe éducation populaire.

Pierre-Yves Gosset : Qu’on a développé.

Frédéric Couchet : Qui a été développé et vous avez eu l’agrément.

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait. Depuis 2013 Framasoft est une association d’éducation populaire on peut le dire puisqu’on a l’agrément. Ce qui n’empêcherait pas, à mon sens, de pouvoir le dire, ce n’est pas l’agrément qui définit si vous êtes une association d’éducation populaire ou pas.

Frédéric Couchet : D’accord. On va faire une petite pause musicale et après on va parler des projets un peu plus récents, que les gens connaissent sans doute mieux. On va écouter Leaf par KV et on se retrouve juste après.

Pause musicale : Leaf par KV.

Voix off : Cause Commune 93.1

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Leaf par KV, musique disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, donc l’œuvre peut-être librement utilisée simplement à la condition de l’attribuer à l’auteur en citant son nom, ce que je fais. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org.
Vous écoutez l’émission Libre à vous !, sur radio Cause Commune 93.1 en Île-de-France et partout ailleurs sur le site causecommune.fm.

Avant de poursuivre je vais vous reposer les deux questions du quiz.
La semaine dernière, dans l’émission du 28 mai, nous avons parlé d’une distribution éducative libre. Comment s’appelle-t-elle ?
Deuxième question : que se passe-t-il en fin de semaine, ce week-end, à Selles-Sur Cher et qui est en lien avec le logiciel libre.

Après ces deux petites questions auxquelles je donnerai la réponse tout à l’heure, nous allons poursuivre la discussion toujours avec Pierre-Yves Gosset de Framasoft, directeur de Framasoft. L’invité suivant nous a rejoints, Étienne André, et, ce qui était marrant, c’est que ça a rappelé beaucoup de souvenirs à Étienne André parce qu’on est à peu près de la même génération ici.
On a parlé un petit peu de l’« ancien » Framasoft, entre guillemets, en tout cas les premières années, les belles années, et puis les belles années se poursuivent avec des projets importants. Tout à l’heure on parlait de Google, de la pub sur le premier site Framanet.
Framasoft a lancé il y a quelques années un projet, une ambition incroyable, Dégooglisons Internet. C’était quand ? Quel était l’objectif ? Et où on en est de ce projet un peu mégalo, non ?

Pierre-Yves Gosset : Voilà ! C’était notre modeste plan de libération du monde. Tout simplement, en fait, il s’est passé un événement important en 2013, ce sont les révélations d’Edward Snowden qu’on n’a pas forcément prises en pleine face parce qu’on savait déjà qu’il y avait des collusions importantes entre les services de renseignement étasuniens et un certain nombre d’entreprises américaines du numérique. C’est juste que là c’était flagrant, c’était sur la place publique, c’était débattu, ça a quand même été le feuilleton de cet été 2013.
Nous on s’est regardés, dans l’association, et on s’est dit « attends ». Nos mails étaient gérés chez Gmail, les mails de l’association étaient gérés chez Gmail ; on utilisait Google Groups pour discuter entre nous ; on avait de la pub AdSence qu’on avait dû virer, je pense, en 2012 ou effectivement début 2013. En gros on était dépendants, on était devenus dépendants de Google.

Frédéric Couchet : Et beaucoup de personnes vous le faisaient remarquer, en plus !

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait. Par rapport au public qu’on visait, ce n’était pas ces personnes-là qui nous le faisaient remarquer, c’étaient évidemment les amis de l’intérieur qui nous disaient : « C’est mal ! » Mais bon ! On est une association qui vient du milieu de l’enseignement. Comme je disais j’ai travaillé pendant très longtemps pour des universités. Les trois fondateurs de Framasoft sont des enseignants. À un moment donné, on n’était pas des informaticiens et des informaticiennes, donc on avait cette problématique de se dire si on veut être autonomes sur ces outils-là ça va nous prendre pas mal de temps. Et on avait repoussé, repoussé, jusqu’à cet été 2013. On avait, à ce moment-là, la chance d’avoir quelqu’un dans l’association, Luc Didry, qui y est toujours, qui est maintenant notre administrateur système salarié, mais qui, à l’époque, était bénévole.

Frédéric Couchet : Donc la personne qui est en charge de la maintenance de votre système d’information donc de vos services.

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait. Exactement. Et qui a dit : « OK ! Moi c’est mon boulot. En tant que bénévole je peux vous aider à nous dégoogliser en tant qu’association ». Et il y a passé pas loin d’un an, on va dire six mois à temps très important plus six mois sur les petits services et les petits liens qui restaient, etc.
On s’est dit on a problème : si nous qui sommes une association, qui connaissons quand même bien le numérique, qui comprenons relativement bien ses enjeux, on n‘est pas fichus de sortir de Google en mois de six mois, comment vont faire les autres ? On a donc décidé, à ce moment-là, de lancer cette campagne qui s’appellera, en octobre 2014, Dégooglisons Internet et qui visait trois objectifs.
Le premier c’était de sensibiliser le public à la domination et aux différentes dominations de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. On aurait pu appeler ça « dégafamiser » mais le terme GAFA ou GAFAM n’était pas très connu à l’époque. Il s’agissait quand même d’avoir un terme que les gens comprennent. On a choisi, pour cette sensibilisation, d’utiliser l’imagerie d’Astérix que tout le monde, sur la planète, comprend bien : le petit village gaulois entouré par les Romains en disant chaque camp romain sera un service de Google ou de Facebook ou autre, un service qui centralise vos données, et on va essayer, nous petits Gaulois, d’aller combattre ces camps romains.
Ça c’était le premier objectif, c’était la sensibilisation. On a fait, j’avais fait le décompte à un moment donné, plus de 300 conférences sur trois ans sur le sujet des dominations technique, économique, politique et culturelle de Google et compagnie. Mais ça ne suffit pas de sensibiliser puisqu’il n’y avait rien, en fait.

Frédéric Couchet : Si tu dis qu’il y a un problème et que tu n’offres pas la solution à côté !

Pierre-Yves Gosset : Voilà, exactement. On ne disait pas « Google c’est le mal ». On disait qu’il y a effectivement un problème avec Google, il y a le problème de la surveillance, mais il y a aussi le problème de la domination technique et de Google qui est capable de dire quels doivent être les formats, quels doivent être les protocoles, etc. Il y a le problème de la domination économique très forte de ces entreprises puisqu’elles sont riches à plusieurs centaines de milliards. Du coup on se retrouvait à dire aux gens quelque chose. On pouvait dire « nous ça y est, on est sortis de Google », mais les gens nous regardaient et nous disaient : « OK ! Mais moi je fais quoi ? Je fais quoi avec mon mail ? Je fais quoi avec mon moteur de recherche ? Je fais quoi avec mes Google docs ? Etc. »
Donc le deuxième objectif qu’on s’était fixé c’était de démontrer que le logiciel libre était une réponse qui était présente, immédiate, efficace face à cette problématique. Donc on a décidé de mettre en place des alternatives ; on s’était lancés sur l’idée de 30 services, on en est à 34 ou 35 aujourd’hui, je n’ai même plus le décompte.

Frédéric Couchet : Dès le départ vous aviez déjà l’objectif d’avoir une trentaine de services pour couvrir quasiment l’ensemble des besoins.

Pierre-Yves Gosset : Exactement.

Frédéric Couchet : D’accord.

Pierre-Yves Gosset : C’était ça qu’on visait. On s’est dit on va sortir dix services par an et avec ces dix services, en trois ans, on arrivera en octobre 2017, on aura sorti 30 services alternatifs à ceux de Google.

Frédéric Couchet : Et dans votre petit village vous étiez combien à ce moment-là, en 2013 ?

Pierre-Yves Gosset : Toujours pareil. On était en gros 35 bénévoles.

Frédéric Couchet : Et en salariés ?

Pierre-Yves Gosset : En salariés, en 2014, on était trois.

Frédéric Couchet : D’accord.

Pierre-Yves Gosset : Entre deux et trois.
Assez rapidement on a décidé, effectivement, déjà d’embaucher un admin-sys, parce que c’était moi qui faisais l’administration système des machines, etc., donc la partie plus technique. Ce n’est pas du tout mon cursus, moi je suis économiste de formation, donc ça n’avait rien à voir. Du coup je me suis retrouvé à devoir un petit peu animer et coordonner cette campagne pendant les trois années qui ont suivi et donc de démontrer que vraiment ça fonctionnait.
Le troisième objectif, troisième et dernier objectif de Dégooglisons Internet et vous en avez déjà parlé dans une précédente émission, c’était l’essaimage. C’est-à-dire qu’il n’y a jamais eu dans notre volonté l’idée que Framasoft pouvait concurrencer Google, ça nous aurait fait doucement sourire ; le budget de Framasoft, j’avais fait le calcul, c’est 1,32 seconde du chiffre d’affaires de Google donc forcément c’est absolument incomparable ! Mais il y avait plutôt l’idée, finalement, d’impulser un réseau qui allait devenir CHATONS, dont vous avez parlé il y maintenant 15 jours-trois semaines, je crois, avec ma collègue Angie.

Frédéric Couchet : On en a parlé il y a quelques semaines et on va en reparler le 25 juin 2019.

Pierre-Yves Gosset : Parfait.
Donc pendant ces trois années-là, d’octobre 2014 à octobre 2017, on a sorti des services, j’allais dire à la machette, quasiment un par mois pendant trois ans. Certains étaient plus lourds que d’autres à mettre en œuvre, etc., et on a fait énormément de conférences. Fin 2017 on était un peu épuisés de tout ça et à la fois portés puisque, je ne l’ai pas précisé, mais Framasoft est une association qui ne vit que des dons.

Frédéric Couchet : Justement c’était ma question : le modèle économique des géants du Web on le connaît, malheureusement, peut-être que tous les gens n’en ont pas forcément conscience mais en tout cas on le connaît, et de mieux en mieux. Par contre, effectivement, comment financièrement vous vous en sortez ? C’est-à-dire est-ce que vous avez un modèle qui est basé sur le paiement de l’usage du service ou est-ce que c’est un autre modèle ?

Pierre-Yves Gosset : Non, non ! On n’a pas de clients. On a uniquement des donateurs et des donatrices, des soutiens qui pensent que ce qu’on fait est bien. Donc nous on propose, on est extrêmement clairs sur le modèle économique, on dit : « Si ça vous a plu, si vous utilisez le service et qu’il vous convient, pensez à faire un don parce que c’est maintenu par une petite association. Si vous avez les moyens vous pouvez faire un don. Si vous n’en avez pas les moyens ne faites de don mais parlez-en autour de vous, etc. » Il y a plein de façons de soutenir le logiciel libre autres que en faisant des dons.
Le gros avantage, ce n’était pas du tout un calcul de notre part, c’est qu’on s’est finalement retrouvés à toucher énormément de monde. Une petite partie de ce énormément de monde nous fait des dons et ça nous permet, aujourd’hui, de payer les neuf salariés et les frais de fonctionnement de l’association.

Frédéric Couchet : Donc aujourd’hui le financement de Framasoft c’est du 100 % donations.

Pierre-Yves Gosset : C’est du 94 %.

Frédéric Couchet : Quasiment exclusivement.

Pierre-Yves Gosset : Oui Tout à fait. On vend de tee-shirts.

Frédéric Couchet : Comme tout le monde : on vend des tee-shirts, des autocollants, les autocollants généralement on les donne, des mugs, etc. L’essentiel ce sont les dons.

Pierre-Yves Gosset : Ce sont les dons et on n’a pas l’intention, pour l’instant, de bouger de ce modèle de financement qui nous convient assez bien en tant qu’association d’éducation populaire ; c’est quelque chose qui nous va bien.

Frédéric Couchet : Et dans cette période-là, est-ce que tu peux nous citer les deux trois services peut-être les plus utilisés ou les plus connus ou les plus emblématiques ?

Pierre-Yves Gosset : Les plus utilisés, les plus connus, sont Framadate qui est une alternative à Doodle, qui n’est pas un service de Google, qui reste une boîte privée, suisse, qui appartient à un assez gros groupe, qui vit aussi de la vente et de la collecte de données et de la personnalisation de son produit. On a développé une alternative à Doodle sur la base d’un logiciel libre préexistant qui était développé à l’université de Strasbourg et qui s’appelait StUdS. Aujourd’hui des Framadate il y en a plusieurs milliers qui sont créés chaque jour, c’est plusieurs dizaines de milliers de visiteurs et de visiteuses chaque jour. C’est un service qui marche très bien.
Le deuxième service peut-être le plus connu c’est Framapad, basé sur un logiciel libre qui s’appelle Etherpad.

Frédéric Couchet : Une sorte de bloc-notes, en ligne, collaboratif.

Pierre-Yves Gosset : Tout à fait. Un bloc-note collaboratif. Le gros avantage de Framapad c’est qu’il est collaboratif, ça veut dire que pendant que vous tapez un texte une autre personne qui vient sur votre bloc-notes peut compléter ce texte, peut le corriger en temps réel, etc. Aujourd’hui on héberge plus de 200 000 pads, me semble-t-il. On a d’ailleurs participé assez largement au développement de Etherpad, le logiciel originel, et on a développé nos propres plugins qui sont évidemment sous licence libre et disponibles en ligne, que n’importe qui peut télécharger et installer.

Frédéric Couchet : Et réutiliser. Justement, tu parles de cette partie de réutilisation. Donc ce projet 2013-2017.

Pierre-Yves Gosset : 2014-2017.

Frédéric Couchet : 2014-2017. En 2017 vous décidez de ne pas poursuivre cette extension, mais plutôt, comme tu as commencé à le dire tout à l’heure, d’essaimer. Donc ce sont ces fameux chatons. Même si on a déjà consacré une émission, on va en reparler le 25 juin, est-ce que tu peux quand même expliquer rapidement ce que sont les chatons et ce que signifie CHATONS ? On va savoir si tu sais ce que ça veut dire !

Pierre-Yves Gosset : C’est moi qui ai trouvé l’acronyme, donc je peux le redire. CHATONS c’est le Collectif des Hébergeurs, Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires. Chaque terme est important.
Donc c’est un collectif, ce n’est pas une association. Ça regroupe des hébergeurs de services en ligne type Etherpad, type Framadate, type autres. Vous pouvez proposer à peu près n’importe quel type de service libre si vous faites partie du Collectif CHATONS.
Transparents parce qu’on a choisi d’avoir une gouvernance qui est relativement ouverte, que chacun peut voir, etc., et qui reste bien visible.
Ouverts. Évidemment tout est basé sur du logiciel libre. Si vous êtes chaton vous devez être à 100 % logiciel libre modulo quelques petits points, genre s’il y a un pilote SCSI sur un disque dur, etc., qui n’est pas libre.

Frédéric Couchet : Un périphérique réseau ou disque dur.

Pierre-Yves Gosset : Merci. Évidemment il y a quelques petits choses qui peuvent être non libres, mais on essaye d’encadrer ça au plus strict.
Neutres parce que, évidemment, on promeut aussi dans CHATONS non seulement l’aspect neutralité du Net mais le fait que chaque chaton peut avoir ses propres modèles économiques, ce qui nous différencie, en ça, du modèle dont on s’est inspiré qui est celui de la FFDN.

Frédéric Couchet : C’est quoi la FFDN ?

Pierre-Yves Gosset : La FFDN c’est la Fédération FDN, c’est-à-dire l’association qui regroupe des fournisseurs d’accès à Internet associatifs et alternatifs.
J’en étais au « N », donc le « S » de Solidaires, c’est parce que ça nous paraissait une composante très importante. On ne souhaitait pas juste créer un collectif dans lequel n’importe qui pouvait postuler et avoir des modèles économiques qu’on aurait trouvés non solidaires. Donc on essaye aussi de promouvoir un autre Internet, non seulement sur les aspects techniques mais aussi sur les aspects de pratique et d’usage autour de la solidarité.

Frédéric Couchet : D’accord. J’invite les personnes qui nous écoutent à écouter le podcast de l’émission du 26 avril 2019, qui est une première émission sur les CHATONS avec une explication sur les services rendus, le fonctionnement. Et comme je le disais tout à l’heure, le 25 juin nous ferons une seconde émission plus orientée pour les structures qui souhaiteraient mettre en place un chaton. Comme ça se passe ? Comment fonctionne le collectif ? Comment se choisissent les logiciels ? Des critères un peu plus techniques, donc le 25 juin.
Ça c’est l’essaimage. Et puis, parce que Framasoft vous ne vous reposez quand même pas sur vos lauriers, vous lancez il y a quelque temps un nouveau projet. Il faut s’entraîner à le dire ce projet !

Pierre-Yves Gosset : C’est comme « dégooglisons », il faut apprendre !

Frédéric Couchet : Il faut apprendre à le dire, donc Contributopia qui est lancé il y a quelques années. Qu’est-ce que c’est que Contributopia ?

Pierre-Yves Gosset : C’est la suite et la poursuite pour nous logique, pas forcément logique pour tout le monde, mais pour nous logique de ce qu’était Dégooglisons Internet. On aurait pu faire un Dégooglisons Internet 2, repartir pour trois ans et ressortir x services chaque année, mais ce n’est pas du tout ce qu’on a souhaité faire. D’abord parce qu’on était fatigués. Il faut imaginer : pendant trois ans on a sorti quasiment un service par mois, on a embauché. Donc il fallait aussi gérer la croissance de l’association : elle est passée de deux-trois salariés à neuf aujourd’hui.

Frédéric Couchet : Une petite question. Il y a un choix de ne pas poursuivre les embauches ?

Pierre-Yves Gosset : Oui. Volontiers… Volontairement.

Frédéric Couchet : Volontairement.

Pierre-Yves Gosset : Pas volontiers, volontairement. Mais volontiers, je veux bien qu’on arrête d’embaucher à Framasotf, ça m’arrange aussi en tant que directeur !
Du coup on s’est dit qu’on avait deux voies : soit on se disait ça marche et on devient une espèce de champion du service libre, etc., qui est une étiquette qu’on nous a assez vite collée genre « Framasoft le Google du Libre » qu’on n’a pas toujours bien prise d’ailleurs. Mais ce n’était pas du tout notre objectif. Nous on se considère vraiment comme une bande de potes qui font des trucs aussi pour se marrer et, à un moment donné, on voyait bien que la pression et les exigences envers nous du public devenaient très fortes. Donc on s’est dit on ne veut pas céder à cette pression et à ces exigences et on a décidé volontairement de limiter le nombre de salariés à dix. On a décidé de rester une petite association en mode bande de copains.
Contibutopia était un virage à la fois en termes de communication puisqu’on est passé de l’imagerie Astérix un peu agressive – le Gaulois parfois réfractaire face au camp romain qui veut nous dominer, etc. – on va dire une histoire ou un imaginaire de David contre Goliath, mais finalement, être des super héros ça ne nous intéresse pas du tout. Donc on s’est dit on veut essayer de communiquer autre chose.
Du coup on a pas mal réfléchi en interne dans l’association. On a demandé à David Revoy qui est un dessinateur fort connu dans le milieu du logiciel libre, qui publie des bandes dessinées sous licence libre, notamment une BD qui s’appelle Pepper&Carrot, qui est un type adorable, de nous réaliser un petit peu des visuels qui porteraient une autre image d’un numérique qui serait souhaitable. On a développé cet imaginaire un petit peu positif du numérique au travers de cette campagne Contributopia ; du coup on n’a pas repris du tout les codes de la start-up nation, etc., on a complètement cassé les codes avec ça. On a fait quelque chose d’assez mignon, d’assez graphique, un peu en mode Manga BD, parce qu’on voulait donner une autre image de ce que voulait être Framasoft au monde. C’est-à-dire qu’il y a eu dans l’association, pendant cette période-là, un certain nombre de prises de conscience que le logiciel libre était certes quelque chose qu’on souhaitait défendre, mais qui était plus un moyen qu’une fin et que finalement, nous ce qu’on souhaitait, la fin, c’était vivre dans une société plutôt apaisée ; ce qu’on souhaitait c’était passer de la société de consommation à la société de contribution telle que l’a définie en partie Bernard Stiegler qui est un philosophe.
On souhaitait porter une autre façon de parler des enjeux autour du numérique, qui ne soit pas tournée uniquement sur les meilleurs services, la concurrence, la bataille, la lutte, mais plutôt sur le faire ensemble, sur l’entraide, sur le partage des savoirs et des connaissances. Donc quand on a proposé Contributopia il y avait cette idée de changer un petit peu de paradigme et de dire qu’en changeant le numérique on pouvait changer la société et inversement : si on voulait changer la société il fallait aussi changer le numérique. Et on a décidé d’orienter, on va dire notre lutte ou notre façon d’agir, sur l’idée que la contribution était quelque chose d’absolument central.
Si je reprends le cas de Framadate, par exemple, les gens imaginent que c’est toujours Framasoft qui maintient Framadate sauf que, dans les faits, on n’a personne pour réellement maintenir Framadate. On a de temps en temps un salarié de Framasoft qui peut y passer un petit peu de temps à droite, à gauche, etc., mais on est juste complètement débordés par l’ensemble de ces activités, vu qu’on a toujours la maison d’édition, on a toujours la Framakey, on a 34 services et on en propose de nouveaux assez régulièrement.
Donc il fallait parler d’autre chose, le faire autrement. Pour nous Contributopia c’est un mot valise, non seulement avec l’idée de contribution au logiciel libre, de société de contribution, et d’utopie. Et je rappelle que « utopie » ça ne veut pas dire quelque chose qui n’existe pas, c’est quelque chose qui n’est en aucun lieu et on a trouvé qu’Internet était une utopie parfaite.

Frédéric Couchet : Donc c’est à la fois créer et proposer des outils, transmettre des savoir-faire et encourager à la contribution, finalement pour améliorer le monde.

Pierre-Yves Gosset : Oui, Exactement. C’est changer le monde un octet à la fois, tranquillement, doucement, et surtout, pour nous, relâcher un peu la pression et dire l’important ce n’est pas du tout Framasoft, l’important ce sont les gens qui décident de taper ensemble dans un même but pour aller dans la même direction. Ça c’est valable et c’est aussi ce que porte Contributopia comme discours c’est de dire que n’est pas telle ou telle association, que ce n’est pas tel ou tel sujet de militance qui doit nécessairement l’emporter. C’est plutôt par une complémentarité et par une mise en réseau de différents groupes qu’on va réussir à avancer, à changer le monde.
Aujourd’hui Framasoft se retrouve dans des projets aux côtés d’associations comme Tous Migrants ou la Cimade.

Frédéric Couchet : Un exemple de projet, justement.

Pierre-Yves Gosset : Je vais prendre un projet technique et un projet non technique.
Le projet technique, Bénévalibre, ça va te parler ! Bénévalibre est un logiciel qu’on coproduit à de nombreuses structures, à la fois des réseaux d’éducation populaire comme le Crajep Bourgogne-Franche-Comté, l’April, Framasoft, la Ligue de l’enseignement et d’autres. L’idée c’est de faire un logiciel pour gérer et comptabiliser le temps de bénévolat des associations. Là on est sur un projet de développement logiciel ; ça va être réalisé par une société coopérative d’intérêt collectif qui s’appelle Cliss XXI. Pour nous ce projet-là est important. C’est un facteur de changement dans la société et c’est un projet technique qui, pour nous, est plus intéressant qu’un logiciel qui permet juste, je ne sais pas, de partager des images par exemple. Pour nous ça a plus de sens.

Frédéric Couchet : D’accord.

Pierre-Yves Gosset : Un projet non technique, ça va être par exemple : on travaille avec d’autres associations sur une coalition qui travaille à identifier et finalement mieux faire connaître les types de répression sur les libertés associatives, c’est-à-dire les répressions qui peuvent être policière, judiciaire. Quand on est une association, aujourd’hui en France et même plus largement en Europe, on peut voir son activité associative menacée ou réprimée par d’autres intérêts qui peuvent être des États, qui peuvent être d’autres structures, qui peuvent être des baisses de subvention, etc. Donc on travaille aussi sur ces sujets-là.
On voit bien qu’on s’est éloignés, avec ce type de choses, des questions purement techniques du numérique et pourtant on garde toujours ce discours assez fort, même si on n’identifie pas notre ennemi comme étant Google. Aujourd’hui on va beaucoup parler du capitalisme de surveillance, de sujets de ce type-là qui mériteraient une émission à part entière.

Frédéric Couchet : Ce sont de bien belles explications, comme le dit Marie-Odile sur le salon web, et je relayerai après une petite question qui va te faire sourire et qui va aussi faire sourire ton voisin. Juste avant, ça n’empêche pas le développement de vos outils, est-ce que PeerTube rentre dans cette catégorie-là ou est-ce que PeerTube c’est encore, on va dire, Dégooglisons ?

Pierre-Yves Gosset : Non. PeerTube sort.

Frédéric Couchet : Rappelle déjà ce qu’est PeerTube, s’il te plaît.

Pierre-Yves Gosset : PeerTube est une plate-formee libre, fédérée et décentralisée, qui permet de diffuser et de mettre en ligne des vidéos. Quand dans Dégooglisons Internet on avait pensé à créer une alternative à YouTube on s’est dit « mais du coup, si on fait FramaTube et que tout le monde vient déposer ses vidéos, ça va nous coûter hyper-cher et surtout on va centraliser à nouveau les vidéos, ça ne sert strictement à rien, il faut qu’on puisse sortir de ce système-là ».
Je pourrais raconter très rapidement l’histoire de PeerTube. En fait, c’est aussi une question d’opportunité. On a rencontré le développeur d’un logiciel qui s’appelait PeerTube, qui faisait ça sur son temps perso et 100 % bénévole. On lui a proposé, tout simplement, de travailler au sein de Framasoft, d’être salarié au sein de Framasoft pour accélérer le développement de PeerTube.
La particularité de PeerTube et ce pourquoi, pour moi, PeerTube rejoint l’idée de Contributopia, c’est qu’on est sur du logiciel qui est fédéré. C’est un concept qui est hyper-important pour nous aujourd’hui, c’est-à-dire la fédération ; le mail, par exemple, est un outil fédéré : moi j’ai une adresse @framasoft.org ; toi, Frédéric, tu as une adresse @april.org ; si je t’écris tu reçois mon mail, tu peux répondre avec ton mail et m’envoyer un mail depuis @april.org à @framasoft.org. L’idée de réseau fédéré, par exemple comme Mastodon, ça fait que si tu as un compte sur Framapiaf tu peux écrire à quelqu’un qui a un compte sur une autre instance du logiciel Mastodon qui est un réseau de microblogging.

Frédéric Couchet : Microblog.

Pierre-Yves Gosset : Microblog, voilà, un peu alternatif à Twitter.

Frédéric Couchet : Pour échanger des messages courts.

Pierre-Yves Gosset : Pour échanger des messages courts.
Ce système-là nous paraissait hyper-intéressant parce que ça nécessitait de réinventer, finalement, comment est-ce qu’on allait utiliser Internet non plus en allant déposer ses données chez Framasoft ou chez Google ou chez Facebook ou à l’April, mais plutôt comment on allait pouvoir se réapproprier notre petit bout d’Internet et c’est en ça, pour moi, que PeerTube relève plus de Contributopia que de Dégooglisons Internet.

Frédéric Couchet : D’accord. Pour que tu ne loupes pas ton train parce que sinon je m’en voudrais, on va bientôt terminer Je vais quand même relayer la question de Marie-Odile qui demande, en fait, « est-ce que pyg n’ira toujours pas boire le thé à l’Éducation nationale ? » Est-ce que tu peux rapidement rappeler le contexte et répondre ?

Pierre-Yves Gosset : Tout simplement, pour ceux qui ont suivi le début de l’émission, Framasoft vient du milieu de l’éducation, Éducation nationale, éducation populaire. On a longuement discuté avec des personnes au ministère de l’Éducation nationale pendant des années. Je suis moi-même allé un certain nombre de fois, y compris avec toi, au ministère et il n’en est pas ressorti grand-chose. On a donc sorti, je crois que c’est en octobre 2016, un billet qui s’appelait « Pourquoi Framasoft n’ira plus prendre le thé au ministère de l’Éducation nationale ». Pour nous, ça exprime assez bien ce que veut faire Framasoft aujourd’hui, c’est-à-dire qu’on est une toute petite association. On a un nombre de points d’énergie, si je prends la métaphore du jeu vidéo, qui est relativement limité. Chaque matin je me dis : j’ai 100 points d’énergie où est-ce que je les mets ? En tant qu’association on va dire qu’on va avoir 10 000 points d’énergie où est-ce qu’on les met ? Eh bien clairement, quand on les met au niveau de l’Éducation nationale, le retour est de trois. Si, si, des fois il y a un tout petit peu de retour mais pas grand-chose !
L’idée c’était de dire : où est-ce qu’on peut mettre notre énergie pour qu’elle soit efficace, pour qu’elle soit vecteur de transformation ? Aujourd’hui, au ministère de l’Éducation nationale, il se passe des choses intéressantes. Par contre je n’ai toujours pas de vrais signes positifs et concrets qui me diraient que si Framasoft demain mettait, aller, on va dire 1000 points d’énergie au niveau de l’Éducation nationale en termes d’un investissement de temps et d’énergie, eh bien je ne suis pas sûr qu’on aurait plus que trois en retour. Donc tant qu’on n’a pas ce retour-là, tant que pour moi il n’y a pas des positions claires, limpides, et vraiment avec des projections un petit à long terme et des engagements fermes du ministère de l’Éducation nationale, eh bien tout simplement le ministère continuera à travailler sur ses propres projets ; ils avanceront à leur rythme et nous on ira mettre notre énergie auprès, notamment, des publics associations, éducation populaire, milieu de l’économie sociale et solidaire.

Frédéric Couchet : Très bien. Est-ce que tu as une dernière phrase de conclusion ou un appel, une actu ?

Pierre-Yves Gosset : Oui. Tout à fait. Il se trouve que toujours dans la logique de Contributopia, on vient de lancer un appel à la collecte pour un logiciel qui s’appelle Mobilizon.
Mobilizon est né d’une problématique assez simple : les marches pour le climat, qui m’intéressent parce que je m’intéresse à ces questions-là, sont organisées essentiellement sur Facebook. Je n’ai pas de compte Facebook, enfin je n’utilise plus mon compte Facebook depuis des années, donc je pouvais participer à la marche pour le climat, mais je ne pouvais pas participer à l’organisation, puisque tous les groupes d’organisation se situaient sur Facebook. On s’est rapidement dit, là aussi ça venait de Dégooglisons Internet, qu’on voulait une alternative à Meetup. Meetup est une plateforme qui permet d’organiser des événements à plusieurs, qui est une plate-forme complètement fermée d’ailleurs. On s’est dit : en fait le problème ce n’est pas juste la gestion des événements c’est plutôt la gestion des mobilisations. Donc on a voulu créer Mobilizon, qu’on espère être à la fois non seulement une alternative aux événements Facebook, peut-être assez rapidement aux groupes Facebook, mais qui permette à la fois d’organiser l’anniversaire surprise de ta cousine jusqu’à, pourquoi pas, je ne sais pas, une action de désobéissance civile par Extinction Rebellion. Donc on doit pouvoir couvrir tout ce panel-là d’actions et la particularité c’est que Mobilizon, tout comme PeerTube, sera lui aussi un logiciel non seulement libre, décentralisé – donc chacun va pouvoir l’installer –, mais aussi fédéré, c’est-à-dire que les différentes installations de Mobilizon vont pouvoir s’interconnecter les unes avec les autres de façon à ne pas tout avoir dans le même silo.
On a lancé une campagne qui vise à atteindre 50 000 euros, qui est, pour l’instant, la somme qu’on a estimée nécessaire pour amorcer le projet et donc sortir une version bêta, en gros, au deuxième semestre 2019, c’est-à-dire quand même très bientôt, en ce moment on code déjà dessus, et une version 1 au premier semestre 2020. On a franchi la barre des 35 000 euros la semaine dernière. On cherche surtout, si vous connaissez des structures anglo-saxonnes, en tout cas non francophones, elles peuvent très bien être hispanophones ou germanophones, qui peuvent être intéressées par Mobilizon, n’hésitez pas à leur passer l’info parce que, en fait, on a cette difficulté de montrer ce modèle économique du logiciel libre en disant « finalement c’est un logiciel qui ne rapportera pas d’argent, on a besoin de financement au départ pour amorcer le logiciel. Par contre si on s’y met tous, si plein de gens mettent un euro, eh bien on pourra avoir la somme pour payer un développeur pour le développer à plus long terme. »

Frédéric Couchet : Écoute merci Pierre-Yves. Évidemment j’encourage toutes les personnes qui nous écoutent à aller sur framasoft.org pour trouver toutes les informations et pour participer à Mobilizon.
On va te libérer pour que tu attrapes ton train. Je te remercie. C’était Pierre-Yves Gosset, directeur de Framasoft. Belle journée et bon retour sur Lyon.

Pierre-Yves Gosset : Merci. Bonne fin d’émission.

Frédéric Couchet : Merci.
Nous allons faire une petite pause musicale. Nous allons écouter Passe-moi le balai par Demi-Sel et on se retrouve juste après.

Pause musicale : Passe-moi le balai par Demi-Sel.

Voix off : Cause Commune 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Passe-moi le balai par Demi-Sel. C’est une musique évidemment sous licence libre Creative Commons Attribution Partage dans les mêmes conditions. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org.

Vous écoutez l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune 93.1 en Île-de-France et partout sur le site causecommune.fm.

Je vais répondre à la première question du quiz de tout à l’heure qui était : la semaine dernière nous avons parlé d’une distribution éducative libre. Comment s’appelle-t-elle ? La réponse c’est PrimTux, donc primtux.fr.
Nous allons changer de sujet.

[Virgule musicale]

Présentation d’Open Académie avec Étienne André

Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre par un échange sur Open Académie avec Étienne André qui est fonctionnaire « intrapreneur » dans une start-up d’État. Bonjour Étienne.

Étienne André : Bonjour.

Frédéric Couchet : Bien sûr première question : c’est quoi un fonctionnaire « intrapreneur » dans une start-up d’État ?

Étienne André : Eh bien c’est un fonctionnaire très motivé ! Je ne suis pas n’importe quel fonctionnaire mais intendant, en fait, dans un établissement scolaire, dans un lycée, donc chargé des toits qui fuient, des frites trop grasses, des couloirs sales.
On travaille beaucoup sur ordinateur, on doit travailler avec pas mal de données, et j’avais un collègue qui savait bricoler des petits trucs en base de données. Moi je faisais un petit site Web pour échanger des choses avec mes collègues, intendancezone.net, dans lequel je parle beaucoup de logiciel libre. On s’est rencontrés et puis j’ai commencé à diffuser les logiciels de ce collègue, qui pouvaient être utiles à certains. Mais ils étaient dans un drôle d’état, ce n’était pas terrible ! J’ai commencé à lui faire des suggestions d’amélioration et, tout doucement, on a commencé à passer de plus en plus de temps là-dessus et, un jour, je lui ai dit : « Tu sais, ce qu’on fait, il faudrait quand même que ça soit ouvert, libre. Moi je le mets sur Internet, là sur mon site, mais il faut que les gens n’hésitent pas : s’ils pouvaient le développer de manière collaborative et participer, qu’on fasse une communauté d’utilisateurs et de développeurs, ça serait vachement mieux ! » Et ça a grimpé petit à petit. Là-dessus il y a eu un concours organisé par l’Éducation nationale qui s’appelait Impulsions – ça existe d’ailleurs toujours, je crois – et en 2013 on a présenté la démarche avec, comme démonstration, un logiciel qui été plus avancé que les autres à ce moment-là, GemaSCO, Gestion des MAnuels SCOlaires.

Frédéric Couchet : D’accord.

Étienne André : Donc vous avez des dizaines, des milliers de manuels dans un collège, qu’on distribue aux élèves le jour de la rentrée, qu’on récupère à la fin de l’année. Il faut vérifier qu’ils sont tous rentrés, vous avez toute une gestion la-dessus. On fait des petits codes-barres qu’on colle sur le manuel ; un coup à la douchette code-barres, hop ! on sait que Kévin a rendu son manuel, toutes ces choses-là. Donc c’est assez simple comme gestion de stock, au début on est parti sur ce concept qui était facile.
En tout cas, en 2013 on a été remarqués, et on a eu envie d’aller de plus en plus loin, de créer de nouveaux logiciels et dans cette époque de grand enthousiasme, un jour on lit un article d’un secrétaire d’État à la modernisation de l’action publique, Thierry Mandon, qu’on ne connaissait pas.

Frédéric Couchet : C’était quoi ? 2015, 2016 ?

Étienne André : Ça se passe fin 2014.

Frédéric Couchet : D’accord.

Étienne André : Je trouve cette interview dans la Gazette des communes et je me dis « tiens, ça va intéresser Pierre », l’autre collègue qui développait. Moi je communiquais mais je ne développais pas. Il s’est mis à sauter partout comme un dingue en disant « il faut le rencontrer ! — Mais qui ça ? Le ministre ? Qu’est-ce que tu veux lui dire ? » Je ne comprenais pas. En fin de compte, je ne sais pas s’il a jamais rencontré le ministre, mais, en tout cas, on s’est mis en contact avec le secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, à l’intérieur duquel ou autour duquel, je ne connais pas forcément toutes les articulations, se trouve la DINSIC, donc la DSI de l’État, chargée, entre autres, de l’amélioration numérique des services de l’État. Et là il y a des gens qui nous ont dit : « Ce que vous faites c’est bien ! En fait vous êtes des “intrapreneurs” ». Donc je réponds à la question.

Frédéric Couchet : Je ne doute pas que tu répondes à la question.

Étienne André : Voilà, j’ai pris le temps. « Vous êtes des “intrapreneurs”, ce que vous êtes en train de faire là c’est une start-up d’État, on va vous aider, on va chercher un nom, on est tombés sur Open Académie » ; c’est assez bateau, assez clair.

Frédéric Couchet : Excuse-moi, pourquoi ils ont employé ce terme de « start-up d’État » ? C’est parce qu’on est la start-up nation ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce terme « start-up » en fait ?

Étienne André : Le principe de la start-up c’est qu’avec de petits moyens, on teste quelque chose, une idée, et si ça marche eh bien on peut passer à l’échelle et gagner des milliards avec une petite mise départ. Appliqué à la fonction publique, ça veut dire que des fonctionnaires qu’on aide un petit peu à faire un petit peu mieux que la tambouille qu’ils faisaient tout seuls dans leur coin, eh bien on va leur permettre de développer des pratiques, des outils qui vont réellement transformer tout l’environnement, soit pour améliorer les conditions de travail des fonctionnaires et/ou, et surtout beaucoup, quand même, pour améliorer le service rendu à l’usager. Ceci avec très peu de moyens. Dans la logique de start-up des fois ça rate, mais ce n’est pas grave, on n’y a pas mis beaucoup d’argent ! On a juste permis à un fonctionnaire, à temps partiel, de s’occuper un peu d’autre chose que de ses missions habituelles.

Frédéric Couchet : Donc quelque part si on compare, c’est du développement que vous faites, c’est un développement dans un cadre léger, agile et avant tout focalisé sur les usages des personnes qui vont utiliser le logiciel avec des retours très rapides, donc c’est quelque part de l’agilité. Le terme « start-up d’État » peut peut-être faire peur, mais, en fait, on comprend mieux l’objectif qui est, comme tu le dis, essayer de produire un produit qui va correspondre à des besoins, de l’adapter, et puis si ça marche tant mieux, si ça ne marche pas, tant pis. Dans ton cas le projet, enfin cette « start-up d’État » entre guillemets s’appelle Open Académie.

Étienne André : Voilà.

Frédéric Couchet : Développée uniquement en logiciel libre ? C’est un des critères ?

Étienne André : Pas forcément. Je ne crois pas qu’il y ait une éthique libre à la DINSIC en disant « il faut absolument que s’il y a un logiciel il soit libre ».

Frédéric Couchet : Je te pose la question parce que je crois que c’est l’un des critères, mais il faudra vérifier. On aura bientôt la DINSIC avec nous, on vérifiera, mais je crois que c’est l’un des critères, en tout cas en partie en logiciel libre.

Étienne André : Je pense que c’est une bonne pratique pour eux, mais ce n’est pas forcément un objectif absolu.

Frédéric Couchet : Tout à l’heure tu parlais des premiers logiciels qui ont été développés, tu as parlé de base de données, initialement c’était développé avec un outil privateur.

Étienne André : Ça l’est toujours !

Frédéric Couchet : Ça l’est toujours, Microsoft Access. Mais quel avantage tu as eu à utiliser cet outil ?

Étienne André : C’est très bizarre et moi ça m’a freiné pendant très longtemps, parce que je refusais de participer au développement d’un truc sous Microsoft Access. Je disais « non, non ce n’est pas possible, il faut qu’on puisse faire la même chose avec libre Office Base ». Eh bien j’ai réussi l’année dernière : avec un stagiaire qui avait vraiment la niaque on a réussi à faire un petit bout de petit machin avec LibreOffice Basic et on a transpiré une semaine pour faire un truc qui se fait en deux minutes avec le VBA. Franchement!

Frédéric Couchet : VBA c’est le langage de programmation Visual Basic for Applications. OK !

Étienne André : Qui est commun à toute la suite Microsoft Office. En fait, même encore maintenant en ayant appris à faire du Basic, on n’arrive pas à le faire dans LibreOffice, c’est encore vraiment un truc au-delà du geek ! C’est vraiment pour des professionnels, en tout cas des gens qui ont l’habitude de faire du Basic, du développement très dur.
Pourquoi est-ce qu’on a commencé avec ça, avec Access ? C’est parce qu’en fait c’est de la bureautique, c’est de la bureautique évoluée et quand Pierre a commencé…

Frédéric Couchet : Il s’appelle comment ce Pierre ?

Étienne André : Pierre de Maulmont, qui est intendant dans un lycée parisien, moi je suis à Créteil actuellement. Lorsqu’il a commencé, pour lui c’était juste au lieu de faire des tableaux — je vais faire exprès de dire tableaux Excel, c’est ça, concrètement dans le métier, ce que les collègues disent et entendent — au lieu d’utiliser des tableurs, eh bien c’était de passer à la troisième dimension. Au lieu d’avoir juste des colonnes et des lignes, là on va avoir des données dans tous les sens qui vont faire des petites étincelles dans une galaxie d’informations. C’est très puissant et l’intérêt, j’allais dire du point de vue du développement communautaire, libre, collaboratif, c’est que les collègues qui ne sont pas des informaticiens, qui n’ont aucune compétence, eh bien ils avaient Access sur leur ordinateur ; une partie d’entre eux en tout cas, ils avaient, plus ou moins par hasard, la version pro de Microsoft Office sur leur ordinateur avec Access dedans.
Donc comme c’était déjà sur leur ordinateur, ils n’avaient pas peur. Ils ont d’abord fait tourner le logiciel qu’on leur envoyait, c’était mieux, sinon il y a un lecteur qui n’aurait pas permis de développer. Mais en plus, souvent, ils sont allés regarder des trucs parce qu’ils cherchaient le tableau Excel pour le modifier, parce que des fois le chiffre que sortait notre truc ce n’était pas le bon, ils voulaient le corriger à la main ; ça ne risquait pas de marcher, mais on ne leur disait pas ! Ils ouvraient le capot, en général ils cassaient tout, mais des fois ils avaient des idées, des fois ça changeait le logiciel ou des suggestions, même si eux-mêmes n’avaient pas réussi à les appliquer.
Donc parce que c’est ce logiciel pas fait pour les informaticiens, pas sérieux, pas sérieux pour développer, pas fiable, pas stable et puis éthiquement pas du tout convaincant, mais parce que c’est cet outil-là on a pu développer de manière collaborative.

Frédéric Couchet : Et créer une dynamique, en fait.

Étienne André : Exactement. Si on avait dit : « Vous voulez participer à notre démarche, vous allez apprendre à faire du PHP, vous allez vous installer le framework Machin », eh bien on avait zéro collègue qui nous suivait. Là ils y sont allés. Ils ont commencé à modifier de temps en temps un bout de mise en page dans un formulaire ou dans un état, trois fois rien, mais ils l’ont fait et certains se prenaient au jeu et ont été plus loin.
En fin de compte, aujourd’hui, après cinq-six ans de cette démarche, il n’y a à peu près que moi qui fais ça tous les jours, mais on a quand même une bonne dizaine de collègues au niveau national qui, de temps en temps, ont été bien au-delà et nous ont dit : « Dans ta base de données il y a tel problème de relation entre telle et telle table ; ta requête ici elle n’est pas bonne », sur des choses qui sont relativement intéressantes.

Frédéric Couchet : D’accord. Est-ce qu’il y en quand même un projet de redévelopper certains outils ou, pour les nouveaux développements, que ce soit fait avec des outils de développement libres ?

Étienne André : Notre philosophie initiale c’était « on a des données et on ne veut pas dépendre du ministère pour travailler dessus ». Donc on voulait que ça soit sur le poste de travail. C’était la logique d’avoir la petite application bureautique. Petit à petit on se fait une raison et on se dit c’est vrai que maintenant on a tous un accès à Internet à peu près correct, donc on peut envisager d’avoir des outils en ligne.
À partir du moment où on a des outils en ligne, eh bien on va passer à un autre mode de développement, un autre type de travail. Mais aujourd’hui on ne sait toujours pas vraiment faire. C’est-à-dire que, à terme, la start-up d’État, enfin Open Académie, on devrait commencer à développer d’autres logiciels, mais ça ne sera plus la même chose, ça ne sera plus du collaboratif. Ça restera agile et proche de l’utilisateur, ce qui est la vraie novation, surtout au ministère de l’Éducation nationale, mais, du point de vue technique, on ne va plus pouvoir espérer avoir des collègues qui participent.

Frédéric Couchet : D’accord.

Étienne André : On commence à le faire aujourd’hui avec un très gros projet qui est en route depuis un an et demi maintenant et dont Pierre s’occupe à plein temps. Aujourd’hui moi je m’occupe de la maintenance et de la continuation de la gamme des machins SCO donc les logiciels sous Access qu’on propose aux intendants.
Pierre, aujourd’hui avec le soutien du ministère de l’Éducation nationale, dans le cadre du Laboratoire d’innovation 110 bis, puisque l’adresse du ministère c’est 110 rue de Grenelle, donc au 110 bis ils lui ont donné les moyens pour embaucher trois informaticiens, des vrais, et puis des gros, des libristes purs et durs, des gens qui connaissent l’April, qui connaissent Framasoft et toutes ces choses-là, qui sont en train de développer — je ne sais même pas sous quel langage, excusez-moi, je suis très peu associé au projet — un système qui s’appelle DossierSCO : il s’agit de dématérialiser le dossier d’inscription au collège.

Frédéric Couchet : Au collège. D’accord.

Étienne André : S’il y a des parents d’élèves ou des collégiens qui nous écoutent ou des gens qui y étaient il y a encore peu de temps, ils connaissent bien le truc, c’est-à-dire qu’au mois de juin, là maintenant, on vous fournit une liasse de cinq ou dix papiers différents. Il faut remplir le prénom, le nom, l’adresse, etc., comme si l’Éducation nationale et le collège ne connaissaient pas déjà tout ça ! On a tout ça dans des bases de données. En fait, il s’agit tout simplement de permettre aux gens de se connecter, d’aller confirmer ces informations. Si on a besoin d’un justificatif on le prend en photo avec un téléphone, on envoie ça au serveur, et c’est marre : on n’a pas besoin d’en faire plus.

Frédéric Couchet : Écoute Étienne je te remercie. J’encourage évidemment tous tes collègues et aussi les parents d’élèves à s’intéresser à ce sujet. Le cite web d’Open Académie c’est openacademie.beta.gouv.fr, la référence est aussi sur le site de l’April. Est-ce que tu souhaites ajouter une petite phrase ?

Étienne André : On aimerait bien être mieux soutenus par le ministère de l’Éducation nationale, mais là, pour DossierSCO, il y a un bel effort. J’espère que c’est le début…

Frédéric Couchet : Eh bien on encourage le ministère de l’Éducation nationale à mieux soutenir ce projet, encore plus. Merci. C’était Étienne André qui travaille au ministère de l’Éducation nationale en tant qu’intendant dans un lycée. Bonne journée Étienne.

Étienne André : Merci Fred.

Frédéric Couchet : Nous allons faire une petite pause musicale, la dernière. Nous allons écouter Magdalena par Daniel Bautista et on se retrouve juste après.

Pause musicale ; Magdalena par Daniel Bautista.

Voix off : Cause Commune 93.1

Hommage à Patrick Sinz avec Pierre Ficheux

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Magdalena par Daniel Bautista ; c’est également sous licence libre Creative Commons Attribution Partage dans les mêmes conditions. Les références sont sur le site de l’April, april.org.
Vous écoutez l’émission Libre à vous ! sur radio cause Commune 93.1 en Île-de-France et partout ailleurs sur le site causecommune.fm.

Nous allons maintenant aborder notre dernier sujet.
Nous avons normalement avec nous au téléphone Pierre Ficheux, informaticien, spécialiste en logiciels libres, en systèmes embarqués. Pierre, est-ce que tu es au téléphone avec nous ?

Pierre Ficheux : Je suis au téléphone.

Frédéric Couchet : Bonjour Pierre.

Pierre Ficheux : Bonjour.

Frédéric Couchet : Aujourd’hui tu n’es pas là pour parler de ton activité, mais pour nous parler de Patrick Sinz. Je vais faire une petite introduction.
Patrick Sinz, né le 1er mai 1960, est malheureusement décédé le soir du 27 mai 2019 dans un accident de la route.
Pourquoi on veut parler de Patrick Sinz ? C’est parce qu’il a joué un rôle très important dans la diffusion du logiciel libre en France et aussi des systèmes Unix. Comme il le disait lui-même, Patrick est tombé dans le chaudron d’Unix en 1980 lors d’une session d’été à l’université de Berkeley en Californie, l’une des universités les plus prestigieuses au monde. C’est dans cette université qu’est née notamment la Berkeley Software Distribution, BSD, « collection de logiciels de Berkeley », un système d’exploitation dérivé d’Unix, initialement pas libre mais devenu logiciel libre à partir de 1989 et qui est aujourd’hui à l’origine de nombreux systèmes d’exploitation libres de la famille BSD. Unix est une famille de systèmes d’exploitation multitâche et multi-utilisateur. Le développement a commencé dans les années 70. C’est un système très populaire que, sans doute, les gens ne connaissent pas, mais qui a pourtant donné naissance à de très nombreux systèmes, libres ou pas libres, utilisés aujourd’hui. Les variantes de BSD que je vais citer FreeBSD, NetBSD, OpenBSD, GNU/Linux, mais également macOS et d’autres systèmes.
Patrick a introduit Unix à l’université Paris 8 Saint-Denis en 1981. C’est à l’université Paris 8 que j’ai connu Patrick Sinz dans les années 90 où il était chargé de cours. Et toi, Pierre, tu connais Patrick depuis 1989, tu m’as dit avoir démarré le logiciel libre grâce à son entreprise de l’époque, Axis, et par ta rencontre avec Patrick Sinz. Est-ce que tu peux nous raconter cette rencontre et un petit peu le parcours de Patrick Sinz ?

Pierre Ficheux : Oui. À l’époque je travaillais à Bordeaux dans une société qui s’appelle Lectra, qui existe toujours, qui malheureusement maintenant utilise Windows. C’était une société qui fabriquait des machines de CAO et des machines de coupe pour l’industrie textile.

Frédéric Couchet : CAO, conception assistée par ordinateur.

Pierre Ficheux : Voilà. C’est ça. Ils sont aujourd’hui leaders mondiaux dans le domaine. L’idée c’était de passer d’un système d’exploitation maison, qui était un petit peu dépassé, à une version d’Unix qu’il était nécessaire de faire tourner sur des machines fabriquées par Lectra. On fabriquait nos machines. C’était un peu spécial mais c’était la stratégie de l’époque.
Moi je suis rentré dans cette entreprise en 1986 [1989, Note de l’orateur]. Je travaillais précédemment sur Unix chez Thales Avionics et je cherchais une entreprise qui fasse du conseil sur Unix, qui soit expert en Unix et j’ai trouvé Axis. Je suis allé voir Axis — c’était Axis Design, ne pas confondre avec Axis Digital — et j’ai rencontré Patrick. Je me revois encore à la première rencontre : il y avait un bureau avec un capharnaüm épouvantable. Il était assis sur un énorme fauteuil de cuir Pullman. Ça changeait beaucoup de l’ambiance Thales en fait. J’ai eu un choc, je me dis qu’est-ce que je fais là ? Est-ce qu’ils vont pouvoir m’aider ? C’est là que j’ai rencontré des gens avec qui je collabore toujours, comme Loïc Dachary, des gens comme ça, qui est le président de la FSF Europe [Free Software Foundation].

Frédéric Couchet : France.

Pierre Ficheux : France, pardon. Oh ben maintenant, c’est presque pareil ! Donc avec Loïc on a fait le portage et puis des gens de chez Lectra bien sûr, on a porté Unix système 5.3.2. Tu parlais d’Unix il y a quelques minutes, ça c’était la version officielle d’Unix qui était faite par ce qu’on appelait Bell Labs à l’époque, en fait qui doit être Nokia aujourd’hui, quelque chose comme ça, après les rachats et les rachats.
Donc grâce à Axis on a développé tout ça. Après j’ai quitté Lectra parce qu’ils sont passés sous Windows donc ça ne m’intéressait plus et j’ai continué de travailler dans le Libre, je dirais grâce à Patrick, grâce à Loïc et tous les gens qui tournaient autour d’Axis. Donc j’ai travaillé pour Red Hat et après j’ai fini par créer une entreprise qui s’appelle Open Wide, qui s’appelait Open Wide et c’est là où j’ai revu Patrick ensuite.

Frédéric Couchet : D’accord. Donc tu ne l’as pas perdu de vue. Patrick c’était quoi ? C’était à la fois quelqu’un d’ultra brillant techniquement et en termes d’entrepreneur ? Il était comment ? C’était à la fois les deux ? C’était un mélange des deux ?

Pierre Ficheux : Les deux. Un mélange des deux. Je n’ai jamais travaillé avec lui sur des sujets de développement. Lui était directeur d’Axis, donc je travaillais plutôt avec Loïc et d’autres développeurs. Je l’ai revu, jusqu’à il y a quelques mois on se revoyait. Il avait toujours plein de projets. Il a un CV long comme le bras. Il a tout fait. Il a fait du développement au début. Il a fait du management, il a fait de la création d’entreprise. Il a même travaillé à Nevers pour le Comité d’expansion économique autour du numérique. Enfin des choses très différentes. Il a beaucoup travaillé également à l’étranger. En fait il était allemand de nationalité, il parlait évidemment couramment français ; il a travaillé de nombreuses années à Barcelone, donc j’imagine qu’il parlait très bien espagnol également.
Il avait une caractéristique. Les dernières fois que je l’ai vu – on se retrouvait dans un bar boulevard Henri-IV dans le 11e, il n’habitait pas loin et moi j’habite à Bastille – il écoutait des gens qui venaient parler de projets qui n’étaient pas forcément très intéressants et il les écoutait avec le sourire alors que lui avait 30 ans d’histoire sur le logiciel libre. Il écoutait des gens qui parlaient d’un projet pour piloter leur porte de garage et il leur parlait avec le sourire. C’était quelqu’un d’ouvert à tout le monde, pas du tout hautain, pas du tout élitiste ; c’était quand même quelque chose d’exceptionnel dans le domaine.

Frédéric Couchet : Oui. En plus, comme tu le dis, il a un CV très long, c’est-à-dire qu’il a participé à de très nombreux projets, notamment ces dernières années, peut-être aussi spécialisés dans le logiciel libre et le secteur public. Il a donné pas mal d’idées à la Commission européenne. Il a fait partie de Mandriva, société française de distribution de logiciels libres. Comme tu dis il a travaillé à l’étranger, je crois qu’il a pas mal travaillé dans les pays arabes aussi, si je me souviens bien. C’est quelqu’un qui a eu beaucoup d’expériences et qui a sans doute initié beaucoup de gens à la fois à Unix, à cet environnement de travail, de développement, et aussi au logiciel libre.

Pierre Ficheux : Oui, à commencer par moi, moi et beaucoup de gens autour de moi. Je suis né en 1962, j’étais un petit plus jeune, je suis un petit peu plus jeune, mais il y a beaucoup de gens j’imagine à l’étranger. Il a travaillé en Bolivie aussi. J’ai retrouvé une conférence dans les Émirats ; il avait fait des conférences là-bas. C’est un parcours exceptionnel, c’est pour ça que c’est une immense perte pour la science, pour le logiciel libre, pour plus que ça, outre que pour sa famille bien entendu.

Frédéric Couchet : Plus récemment il était président de l’AFUL, l’Association francophone des utilisateurs de logiciels libres. C’était aussi un enseignant. Moi je l’ai connu, comme je l’ai dit au début, en tant qu’enseignant à Paris 8. C’était aussi quelqu’un qui était passionnant en tant qu’enseignant, qui a introduit en grande partie Unix en France avec d’autres et qui nous a transmis à la fois sa passion et sa connaissance technique avec toujours, comme tu le dis, gentillesse, avec le sourire, c’est-à-dire toujours prêt à aider les autres, à ouvrir les autres vers de nouvelles perspectives. C’est quand même quelqu’un qui avait un esprit très ouvert et qui entre guillemets « pouvait voyager loin » et donner des idées auxquelles on n’aurait sans doute pas pensé.

Pierre Ficheux : Oui, surtout cette capacité à discuter avec des gens d’un bon niveau technique, des experts, et puis des gens qui étaient des débutants en fait. C’est ça le vrai talent, c’est ça la vraie gentillesse.

Frédéric Couchet : Oui, il s’adaptait en fonction du public qu’il avait en face de lui.

Pierre Ficheux : Ça va être compliqué. Moi j’ai appris ça sur Facebook, j’étais en congé la semaine dernière. Au début je n’y ai pas trop cru parce qu’on s’est échangé des messages sur Facebook il y a encore quelques jours et ça a été un vrai choc.

Frédéric Couchet : Comme pour beaucoup de gens. Il y a eu pas mal de messages sur les réseaux sociaux parce que, même si les gens du logiciel libre ou les libristes ne connaissent pas forcément tous et toutes son nom, en fait depuis des années, on va dire peut-être depuis 30 ans maintenant, il a joué un rôle quand même considérable dans la percée du logiciel libre à la fois dans les entreprises, dans le secteur public. Et puis il a initié plein de gens et il a eu beaucoup d’activités.
Sur le site de l’April on a mis une référence, vous trouverez un lien vers le site de LinuxFr qui fait un petit peu une récapitulation de son parcours qui a été très divers, très varié. Je regardais aussi une page Linkedin où il y avait des références et surtout, comment dire, des gens qui commentaient le travail qu’ils ont pu faire avec lui et tous les commentaires étaient très positifs ; il y en avait une bonne dizaine dessus, c’était vraiment très impressionnant.
Malheureusement la fin de l’émission s’approche. Est-ce que tu veux rajouter quelque chose, Pierre ?

Pierre Ficheux : En réalité pas grand-chose. Je ne sais pas trop quoi dire dans ces cas-là. J’espère qu’il y aura toujours des gens comme ça qui arrivent à faire des choses en dehors du contexte uniquement mercantile. Moi je suis un industriel, j’ai créé une société, je travaille pour gagner ma vie, mais j’estime que le Libre c’est aussi travailler par passion et travailler pour échanger l’information, transmettre l’information. J’ai toujours cet état d’esprit et je pense que c’est l’état d’esprit du Libre.
Espérons qu’il y aura toujours des Patrick Sinz à l’avenir, après lui, après nous. C’est ce que je peux espérer.

Frédéric Couchet : Nous l’espérons tous. En tout cas merci Pierre. Je te souhaite quand même de passer une bonne journée et puis à bientôt.

Pierre Ficheux : Merci.

Frédéric Couchet : Évidemment nous présentons toutes nos condoléances à sa famille et à ses proches.
Il ne va pas y avoir beaucoup d’annonces, je vois que 17 heures approche. Je vais simplement citer une phrase de Loïc Dachary dont Pierre a parlé tout à l’heure. Je lui ai demandé un petit peu ce qu’il pensait de Patrick. Il m’a dit : « Patrick m’a souvent fait rêver. Quand on parlait d’un projet il voyait ou imaginait un développement. Avec Patrick l’informatique c’était toujours un peu magique et enthousiasmant, jamais triste ni ennuyeux. »
J’espère que d’autres personnes pourront suivre sa trace et que vous aussi vous verrez une informatique joyeuse.

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Je réponds juste à la question sur Selles-sur-Cher, qu’est ce qui se passe ce week-end ? Eh bien il y a les Geek Faëries, un événement, donc les 8 et 9 juin 2019 à Selles-sur-Cher en Loir-et-Cher. Vous allez sur le site de l’April et vous trouverez toutes les références.

Je vous souhaite une bonne fin de journée et on se retrouve la semaine prochaine.

Générique de fin d’émission : Wesh Tone par Realaze

(Source: April)
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