Humanités numériques – Culture numérique – introduction, 2e partie – Hervé Le Crosnier


Hervé Le Crosnier

Titre : Culture numérique – introduction – 2ème partie
Intervenant : Hervé Le Crosnier
Lieu : Caen – Centre d’enseignement multimédia universitaire
Date : septembre 2017
Durée : 50 min 16
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Diaporama support de la présentation, à partir de la page 32
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : diapositive 65 du diaporama ; licence OER Open Educational Resources, licence Creative Commons, by-sa
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

Transcription

On va repartir d’arrache-pied pour la deuxième heure. Je me suis aperçu qu’il me reste encore beaucoup de diapositives donc il y a des choses que je vais zapper un peu plus. De toutes façons là déjà j’espère vous avoir donné dans cette première heure le cadre, non pas le cadre de ce que vous devez savoir, ça ça viendra, vous avez trois ans de cours de culture numérique devant vous une fois pas semaine, ça va donner de la matière, mais c’est plus l’angle, la manière dont il vous faut aborder ; et la seule chose que j’espère à la fin c’est que quand vous lirez n’importe quelle annonce traitant de numérique dans la presse, vous essaierez de vous poser une question : est-ce que c’est bien comme ça ? Est-ce que ça marche comme ça ? Qui y gagne ? Qui y perd ? Qu’est-ce que ça construit ? Qu’est-ce que ça détruit ? Et après on juge, on fait. J’ai un mobile comme les autres, j’ai un ordinateur comme les autres et je suis même un fan de l’Internet depuis 1993 maintenant, ce qui commence à faire de moi un vieux croûton de l’Internet.

Économie de l’attention

Derrière ce dont je viens de vous parler sur l’économie de l’influence, en fait c’est ce qu’on appelle aussi l’économie de l’attention, c’est-à-dire comment, en fait, le système numérique – j’utilise à dessein ce terme générique « système numérique », c’est-à-dire pas chaque outil, pas chaque site, mais l’ensemble du système numérique – cherche à vous capter, à capter votre attention. Pourquoi ? Parce que l’attention c’est la seule chose qui est rare. C’est-à-dire que la puissance de calcul, la quantité d’œuvres disponibles, tout ça c’est énorme. Par contre vous, vous n’avez que des journées de 24 heures et encore ! Vous passez un certain temps à dormir et, je l’espère, à faire des tas d’autres choses en dehors de vos appareils numériques.

Convertibilité de l’attention

Comment est-ce qu’on va pouvoir convertir cette attention ?
En fait, les médias sont là pour capter votre attention, pour vous garder, d’où la nécessité pour eux d’envoyer des alertes en permanence, d’envoyer des notifications, de vous dire « ah ! untel a écrit quelque chose sur Facebook ; ça fait longtemps que vous n’êtes pas allé le voir alors allez-y ! » Vous voyez le genre de choses régulières pour, tout simplement, vous faire rentrer dans le système. Je pense qu’au travers de ça on a perdu un droit fondamental, peut-être un droit que vous n’avez malheureusement pas connu, que j’appelle le droit à l’ennui ; le droit de s’ennuyer, le droit de rester à ne rien faire, le droit de rêver à la lune ; ce droit qui fondamentalement nous donne envie de lire, nous donne envie de comprendre, nous donne envie de regarder des choses intéressantes, nous donne envie de vivre autre chose. Et aujourd’hui, c’est vrai qu’il y a toujours quelque chose à faire. On a toujours cet appareil qu’on va sortir : on fait la queue, eh bien on sort, on en profite pour checker son Facebook et voilà. C’est un droit qui, je pense, est une perte, je dis ça très sérieusement, le droit juste de ne rien faire et de s’ennuyer parce que c’est là que se régénèrent, à l’intérieur de nous, nos capacités créatrices. Mais bon, pour l’instant en tout cas, ce système numérique a su transformer notre attention en des richesses incroyables, je dirais les Google, etc. Après est-ce que ça va durer ?

L’intrusion sur notre vie privée ; nous donnons notre vie privée en fait à ces systèmes, en échange des services qu’ils nous rendent ; les services sont intéressants. Je veux dire un service de média social comme Facebook, un service de photos comme Instagram, un service de microblogging comme Twitter, ce sont des choses passionnantes ; un service de publicité, euh ! de recherche – vous voyez le lapsus, il est très significatif – de recherche comme Google, c’est absolument indispensable, ça marche bien, ça répond à nos besoins. Mais est-ce que le prix est vraiment raisonnable ? C’est-à-dire le prix en termes d’autonomie, en termes d’individualité, en termes de capacité à prendre son recul ; enfin tout ce qui fait de nous des humains autonomes, citoyens, responsables d’eux-mêmes, est-ce que ce prix n’est pas trop important ?
Si on regarde bien, si on prend tous les revenus de Facebook, qu’on le divise par le nombre d’usagers, c’est 2 euros 38 par an. Est-ce que vous croyez que pour 2 euros 38 par personne on ne peut pas avoir la même chose que Facebook sans être tracé ? Est-ce que vous ne croyez pas que c’est ça qui va devenir l’avenir de l’Internet ? En tout cas l’avenir d’un Internet qui serait libre, ouvert et, je dirais, démocratique.

Le problème c’est qu’il faut y réfléchir. On parle de la marchandise en général au travers de sa valeur d’usage – à quoi elle sert – et de sa valeur d’échange – combien ça se vend sur un marché – et on essaye d’établir le fait que ça me sert à ça donc je suis prêt à payer tel prix sur le marché.

Oui ! Mais en fait, derrière les systèmes d’influence, comme on a vu, les systèmes qui vivent sur l’économie de l’attention, il y a une autre valeur qui émerge, c’est la valeur de pouvoir. Vous avez des gens qui achètent des systèmes qui perdent de l’argent juste parce que ça leur donne plus de pouvoir. Aujourd’hui Twitter ne gagne pas d’argent, mais ce n’est pas grave. Quand Google a racheté YouTube, YouTube perdait de l’argent tous les mois ; et il a continué pendant des années à en perdre, mais vous voyez le pouvoir qu’a Google aujourd’hui en étant celui qui possède YouTube.

Lolcat

[Projection d’une vidéo de chats : deux mains qui chatouillent un chat]

Pourquoi est-ce qu’on est prêt à regarder des lolcats, à regarder des vidéos qui ne nous disent rien. Je dis « on » est prêt, parce que vous je sais bien ! Mais moi aussi ! On est tous là, on a tous envie des fois juste de rester à vérifier que le système marche, à regarder comment on peut faire circuler et puis parfois, parmi toutes ces choses répétitives, ce qu’on appelle des mèmes, il y en a certains qui sont excellents comme celui-ci. Ça nous plaît bien d’être capables de capter celui qui est excellent.

De facto, il ne faut pas mépriser non plus cette activité qu’on appelle la communication phatic, au sens « je vérifie juste que le système marche, qu’on est capables de communiquer, qu’on est capables d’échanger, de partager, faire suivre une vidéo, voire de créer une vidéo simple comme celle-là avec son appareil photo et de la faire diffuser ». Donc derrière, les lolcats ont de l’intérêt qui est l’intérêt de l’apprentissage du système numérique, parce qu’on devient producteur en même temps ou au moins re-diffuseur.

Et ça, les gens ensuite sont capables de s’en resservir au moment où il y en a besoin, au moment où il y a des mouvements sociaux ou des activités pour lesquelles ils ont besoin de se servir de l’Internet.

Document

Ça, c’est une version numérique de Wittgenstein pour introduire la question du document. On avait parlé de tas de choses qui avaient changé, mais le document lui-même, la notion de document a profondément changé avec l’irruption du numérique. En fait le document c’est deux choses : ça sert à transmettre et c’est une preuve ; les deux grandes missions du document : ça sert à transmettre quelque chose et à faire une preuve.
Vous savez que les premières écritures, les tablettes cunéiformes, étaient dans leur majeure partie, parce que j’ai appris récemment qu’il paraît qu’il y avait des romans, enfin des histoires, des récits dedans, mais le reste, dans l’immense majorité, c’est de la comptabilité. Donc c’est avoir des documents qui font preuve pour l’avenir.
Aujourd’hui ça a donné les métiers, les filières : professeur, bibliothécaire, ceux qui transmettent et derrière il y a les écrivains, les artistes, les auteurs, etc., et puis le notaire qui va garder, qui organise la confiance, en fait, à partir des documents qui prouvent – il a bien, lui, le document qui prouve que je suis propriétaire de ma maison – et puis l’archiviste qui va garder les traces du passé de manière à ce qu’elles puissent être réutilisées, qu’on puisse aller vérifier des choses même si c’était au passé.

Or ça, ça change profondément avec le numérique. Quelles sont, comment dire, les affordances techniques du numérique ? C’est que sa multiplication coûte zéro : le prix des mémoires c’est presque rien ; le prix de la transmission c’est presque rien, donc le document numérique est facile à retransmettre.

Typiquement c’est ce qui c’est passé au tournant des années 2000 où tout le monde a fait des MP3 à partir de ses CD et puis les a distribués très largement au point de mettre en péril, quand même, l’industrie de la musique. Puis on a trouvé la solution du streaming et puis il y a la solution juridique aussi, c’est-à-dire il y a les impositions juridiques qui est une convention : la convention qui dit « ce n’est pas parce que je peux reproduire gratuitement que je vais le faire » ; il y a le droit d’auteur qui s’installe entre les deux, qui est donc une convention, en fait, qui n’est pas liée à la nécessité technique ou tout ça, mais qui est lié aux règles du jeu d’une société.

Ça, ça veut donc dire que le document numérique, et plus que tous les autres, son économie est dirigée par la politique, c’est-à-dire par les choix de lois qui traitent des questions de droits d’auteur, de partage.

Métadonnées

Autre aspect nouveau du document numérique c’est qu’il inclut des métadonnées. Méta – données ça veut dire des données sur les données ; métadonnées, des données sur les données. Toutes les photos que vous prenez avec vos appareils, j’allais dire de téléphone, vos mobiles, tout ce que vous prenez avec vos mobiles, dedans c’est marqué à quelle heure, à quel endroit, avec quelle focale, est-ce qu’il y avait un flash, pas de flash et éventuellement même il peut y avoir le numéro de votre appareil photo, votre nom si vous l’avez enregistré, etc., donc toute une série de données sur la photographie que vous venez de prendre. Alors en MP3 ce sont toutes les données MP3 qui vous permettent de savoir quel est le titre, etc. Elles sont plus ou moins complètes, plus ou moins bien renseignées. Il y a des professions dont le métier c’est de renseigner les métadonnées, par exemple les bibliothécaires c’est leur métier, une partie de leur métier excusez-moi, c’est de renseigner clairement les métadonnées, mais il y a toujours des données sur les données et elles sont à l’intérieur du document numérique donc elles vont se balader. Il y a même des voyous, des bandits qui regardent est-ce que la maison est occupée parce que les photos qui ont été prises à Bali nous montrent qu’il y a de grandes chances qu’il n’y ait personne dans la maison. Vous voyez, des événements comme ça !

Roger T. Pédauque

Il y a un livre essentiel, je pense, pour les trois ans que vous allez faire en humanités numériques, enfin deux livres : Le document à la lumière du numérique et Vu, lu, su qui nous montrent que pour analyser le document à l’heure du numérique, il faut regarder trois choses :

  • ce qui est vu c’est-à-dire la forme que va prendre un document ; par exemple quand on est passé du MP3 au streaming ça change radicalement la forme ;
  • et derrière ça va changer aussi ce qui est su, c’est-à-dire notre capacité à construire une collection de musique ;
  • et puis le lu c’est justement cet aspect des métadonnées : tout ce qu’on va lire, qu’on va retenir, qu’on va être capable d’indexer ; indexer c’est-à-dire être capable de retrouver ensuite dans un moteur de recherche ou un système documentaire.

Wattpad

Question : combien d’entre vous sont sur Wattpad ? C’est tout ! Non ! Ah oui, c’est déjà mieux. C’est quand même impressionnant. C’est quand même impressionnant ce système où tout le monde peut venir écrire et lire ce qui est écrit par des pairs et non pas écrit par des auteurs. Je parlais tout à l’heure de la culture participative.

Le plaisir d’écrire

J’aime beaucoup cette citation d’une jeune fille qui s’appelle Elia, pseudonyme Elinoub sur Wattpad, qui à l’époque où elle a écrit ça devait avoir 14 ans, elle était en collège, et elle dit : « Sur Wattpad, on nous aide à écrire des histoires. Ce n’est pas parce qu’on n’écrit pas bien qu’on n’a pas envie d’écrire et de dire des choses. » Et puis elle dit : « On nous aide ; on ne nous enfonce pas ! » C’est un peu une pierre dans la cour du jardin de l’Éducation nationale ça. C’est de dire « attends ! Comment on va faire avec ces systèmes-là nouveaux ? » Ce n’est pas tant d’avoir un peu de vidéo quand on fait des cours, etc., là on est typiquement dans l’ancienne éducation : il y a un amphi, il y a un gars qui va causer, qui a la bouche sèche au bout de deux heures et vous qui avez envie de roupiller et de dire quand est-ce que ça s’arrête ? Ce n’est pas inutile sinon je ne le ferais pas, mais ça ne suffit pas à faire de l’éducation. Il faut, au contraire, qu’on ait à côté toute une série de situations où c’est vous qui prenez la main et où l’enseignant est là pour vous accompagner, vous aider, pas mettre du rouge dans la marge, mais vous aider à améliorer votre histoire.

Et des systèmes comme Wattpad c’est assez impressionnant. YouTube fait ça aussi pour la vidéo, c’est-à-dire il y a la capacité de se mettre à plusieurs, d’ouvrir des chaînes vidéo, etc.

Wikipédia

On nous dit que les gens ne veulent plus écrire. Mais enfin c’est quand même extraordinaire ! Vous avez une encyclopédie, la plus grande encyclopédie du monde, qui est écrite par des gens qui n’ont jamais touché un centime pour le faire, qui y ont passé du temps, de l’énergie, de la volonté, qui ont donné leurs connaissances, qui ont une pulsion épistémologique ; ils ont envie profondément d’accéder à la connaissance et, quand ils l’ont, de la transmettre. Et ça nous donne la plus grande encyclopédie du monde. C’est ce qu’on appelle un commun. C’est quelque chose qui dépasse l’activité de chacune des personnes qui a donné.

Mais il faut, en échange, qu’on se dise aussi que ce commun n’est pas là par hasard : il est là parce qu’il y a des gens qui le font ; parce qu’il y a des règles d’organisation, ce qu’on appelle la neutralité du point de vue sur Wikipédia. J’imagine que vous aurez un cours spécifique sur Wikipédia en culture numérique, mais il faut bien regarder l’autre côté. D’ailleurs il faut que vous écriviez dans Wikipédia ; c’est indispensable ! Apprenez à écrire dans Wikipédia ; c’est apprendre des règles du jeu qui construisent une connaissance commune, une connaissance partagée.

Questions de genre

Quelques autres questions soulevées par le numérique. La question de genre.

Au début du numérique, au début de l’Internet, au début de la micro-informatique, tout le monde s’est dit c’est un outil de libération ! Spontanément, sans se poser de problème ; ça change le monde comme disait Steve Jobs tout à l’heure. Ouais ! Mais ça ne change pas le monde pour tout le monde ! C’est ça le problème !

Question de genre, ça veut dire est-ce que le point de vue des femmes est aussi bien traité que le point de vue des hommes dans l’univers numérique ? Et la réponse est clairement non. Les femmes sont 8 % des contributrices de Wikipédia. Vous verrez : sur les femmes on dit toujours quel est leur mari ? On ne dit jamais, quand c’est un homme, quelle est sa femme ? Voilà ! Les écrivains américains ne sont pas des écrivaines ; c’est comme s’il n’y en avait pas ! Donc ça crée forcément des biais cette situation-là.

C’est aussi ce qu’on a appelé le gamergate ; c’est une espèce de réaction de petits machos de moins de 20 ans qui se sont mis à critiquer les femmes qui jouaient aux jeux vidéo, les filles qui jouaient aux jeux vidéos, au point qu’aujourd’hui dans des jeux comme World of Warcraft ou League of Legends les femmes prennent un pseudonyme d’homme pour être tranquilles. D’accord ? Donc on est là dans une situation où ces questions de genre sont devenues très importantes.

Alors c’est en train d’exploser autour du harcèlement sexuel dans les entreprises de nouvelles technologies, notamment dans la Silicon Valley, mais c’est plus large que ça, c’est vraiment l’ensemble de l’activité. Et derrière cette activité si c’est important c’est que ça crée de stéréotypes.

[Diffusion d’une vidéo de la Dove Campaign for Real Beauty]

Il paraît que c’est interdit maintenant de « photoshopper » ou en tout cas qu’il faut l’écrire. Vous avez vu beaucoup de changements vous dans les unes des magazines féminins depuis un an et demi que c’est interdit ? Pas moi ! Donc on est dans une situation où on crée des mythes inaccessibles. Et malheureusement on crée beaucoup plus pour les femmes que pour les hommes. Donc on est là dans une situation où comment est-ce que les outils numériques qui nous permettent de transformer les personnes, de transformer les voix – vous avez l’Auto-Tune, tout ça –, de transformer les images et de rejouer sur les apparences, etc., comment est-ce que ça crée des stéréotypes inaccessibles et donc renferme les gens ?

Donc cette question de genre est une question qui mérite d’être traitée à chaque fois qu’on va parler du numérique.

Robots et IA

Une autre question qui mérite toujours d’être évoquée, c’est la question dite de l’intelligence artificielle et des robots. Aujourd’hui, il y a tout un mythe comme quoi les robots allaient prendre votre place : les robots de travail, les robots de réponse qui parlent à notre place de plus en plus, les robots sexuels, etc. Et puis les intelligences artificielles qui vont devoir décider ; j’ai essayé de vous montrer tout à l’heure, quand j’ai parlé des calculs, qu’en fait elles ne décident pas : elles reproduisent à partir d’indices du passé, à partir de comportements de groupes, d’agrégats, de la manière dont les individus font les mêmes choses à un moment donné. Mais la création, justement, l’art c’est faire du nouveau ; c’est changer la vision. Vous ne voyez plus le monde de la même manière avant et après Picasso. Il a changé la représentation même du monde. Donc ça a donné tout l’art qu’on connaît ensuite.

Donc les IA sont aujourd’hui en train de s’installer un peu partout et on nous explique que nous allons devoir passer par elles. C’est-à-dire qu’il n’y aura plus de travail, il n’y aura plus rien ; elles vont faire ça à notre place. Non ! C’est très peu crédible. Qu’on négocie avec des systèmes de plus en plus perfectionnés qui auront le goût et l’odeur de l’intelligence mais qui n’en seront pas, oui, ça c’est certain, mais de là à confier…
Quelles vont être les règles, en fait, d’encadrement ? J’ai dit la culture numérique c’est penser la citoyenneté de demain ; l’objectif est là. Quelles vont être les règles d’encadrement de ces systèmes ? S’il y a un bug qui est responsable ? Est-ce que c’est le propriétaire d’une IA ou son développeur qui va être responsable ? Quelle est la capacité qu’on a de contrôler ce qui se passe dans une IA ? Est-ce qu’elle est capable de dire ce qu’elle fait ? Donc si on ne peut pas contrôler, il y a quand même des problèmes.

Et enfin, dernier débat en date, est-ce qu’on peut accepter qu’il y ait des armes autonomes ? C’est-à-dire des systèmes autonomes capables de décider s’il faut tuer ou pas ? C’est quand même un grand débat lancé par Elon Musk qui est contre, avec plusieurs prix Nobel qui se sont engagés, etc., et en même temps, de l’autre côté, les systèmes armés, l’appareil militaro-industriel, qui poussent à ça !

Traces

Yes We Scan.

Il y a des traces en permanence ; c’est devenu là aussi une question de politique et de citoyenneté essentielle. Qui nous trace ? Pour quoi faire ? Et comment faire pour l’arrêter ? Comment faire pour arrêter, pour protéger notre vie privée ?

Qui nous trace ? On a tous peur que ce soient les États. Oui, les États le font, mais ils le font parce que c’est devenu pas cher de tracer et c’est devenu pas cher parce que les entreprises avec lesquelles nous échangeons – nous, nous acceptons de travailler avec Facebook, de travailler avec Google, de travailler avec Apple, nous acceptons, nous aimons ça même, c’est pire ! – mais ça a baissé le coût de la surveillance de masse. Donc on peut aujourd’hui, et les lois en viennent à dire « avant ça se faisait, mais il ne fallait pas le dire » ; donc maintenant, la dernière loi renseignement en France dit « maintenant vous pouvez le faire ». Donc on peut mettre en place des systèmes qui vont surveiller les gens à l’échelle de masse.
Sauf qu’il y a une enquête qui est parue hier, qui montre qu’il faut 100 000 faux résultats pour capter un terroriste avec des systèmes de vidéo de surveillance. C’est-à-dire les intelligences artificielles qui disent : « Ah, ce comportement est susceptible de cacher une activité douteuse, voire dangereuse pour la société », eh bien il y a 100 000 personnes qui peuvent être visées pour qu’il y en ait une d’attrapée. Cette disproportion est déraisonnable. Donc la surveillance de masse c’est déraisonnable. On ne surveille pas tout le monde, comme vous l’êtes aujourd’hui, en échange du fait de pouvoir, peut-être, un jour, en attraper un. Il y a une disproportion qui jusqu’à présent a toujours été en dehors de notre système juridique. Notre régime juridique vise à protéger les personnes. Là c’est fini et vous avez un ministre qui a déclaré récemment que si ça permet d’en attraper un c’est donc que c’est bien ! Un sur 100 000 ça se discute sacrément quand même ! On ne peut pas dire ça ; au moins qu’on mette la question sur la table.

Traces et surveillance

Il y a un excellent livre [Surveillance:// de Tristan Nitot] et le document dont on parlait tout à l’heure, ça va être l’introduction de ce livre-là qui montre ces questions-là et qui montre aussi qu’on peut faire des choses soi-même ; être conscient qu’on est tracé, c’est déjà beaucoup. Et puis deuxièmement, il y a des systèmes de protection : il faut mieux, par exemple, utiliser des logiciels libres que d’autres pour essayer d’éviter d’être tracé.

Humour situationniste

[Projection de la publicité parodique NSA Cloud Backup – Stockage gratuit et automatique de vos données privées !]

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Hervé Le Crosnier : Une des manières de résister à cette société de surveillance, c’est l’humour. Et sur Internet, c’est très largement pratiqué. Là on est vraiment dans une situation assez intéressante où on ne va pas forcément s’affronter frontalement, mais on va essayer de détourner, donc c’était une hypothèse des situationnistes des années 60. Vous avez peut-être entendu parler hier, avant-hier, du fait que Donald Trump allait supprimer la loi qui protège ce qu’on appelle les dreamers donc les jeunes migrants mais qui sont venus parce que ce sont leurs parents qui sont venus. Ils sont soit nés en Amérique, soit ils sont venus en étant enfant, et aujourd’hui ils avaient réussi à être protégés par une loi de 2012 alors que le débat sur la loi, le DREAM Act date de 2001, donc ça a été très long et c’est remis en cause donc cinq ans après, six ans après.

Ce qui est intéressant c’est de voir que ces jeunes dreamers ont essayé d’expliquer que Superman était le premier des dreamers ; il est arrivé enfant dans Smallville, il venait de la planète Krypton et il s’est mis au service du peuple américain alors même qu’il n’était pas Américain, qu’il ne l’a jamais été, qu’il n’a jamais pu l’être puisqu’il était Superman quand même.

Vous voyez cette capacité de détourner, de prendre à l’envers les systèmes, est une des forces qu’on a sur Internet et contradictoirement un des outils de ça c’est YouTube, c’est-à-dire la principale plateforme de diffusion sur Internet, qui diffuse aussi bien les vidéos djihadistes que les vidéos situationnistes. Problème ! Qui aujourd’hui est en train d’essayer de nettoyer la plateforme des vidéos djihadistes mais qui en fait en même temps pour nettoyer la plateforme avec les vidéos jugées par exemple anti-guerre, des mouvements anti-guerre, ou jugées trop à gauche aux États-Unis. C’est-à-dire que le problème de la censure est quelque chose de très compliqué à gérer surtout quand on est dans des systèmes anonymes. Les gens déposent, il n’y a pas de débat, il n’y a pas eu de comité de rédaction, il n’y a pas de choses comme ça : ils déposent, c’est en ligne et ça circule. Donc on est là dans la situation où ce n’est pas facile. Bien loin de moi l’idée de penser qu’il y aurait un règlement facile de cette question-là. Et tous ceux qui disent : « Il suffit que les plateformes empêchent le terrorisme ! » Non ça ne marchera pas comme ça. Par contre c’est beaucoup plus compliqué d’autant que ces plateformes vivent de l’audience ; on l’a vu tout à l’heure, elles vivent de leur capacité à capter de l’audience et même ces fausses nouvelles finissent par rapporter de l’argent.

User generated content

Ce qui est intéressant avec YouTube c’est l’idée du User-generated content, c’est la capacité pour tout un chacun à Broadcast yourself qui était le premier terme utilisé par YouTube.

[Projection de la vidéo Charlie bit my finger – again!]]

C’est juste 577 millions de vues. Vous voyez la popularité n’est pas la même chose que l’autorité, cf. la diapositive sur laquelle j’ai parlé tout à l’heure. Donc c’est quand même quelque chose de très important cette idée que ce sont les gens qui font le contenu des grands systèmes sociaux, des grands médias sociaux.

Donc on est passé d’un système où on avait des professionnels, des journalistes, des hommes de média, des artistes, des écrivains, des cinéastes, qui produisaient des données pour d’autres, à un système où ce sont les usagers qui produisent les mêmes données qui font la richesse du système.

Médias sociaux

C’est ce qu’on appelle les médias sociaux. Mais je pense qu’il faut continuer de les appeler des médias sociaux et non pas des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux ça existe bien avant Internet, c’est la manière dont les gens réseautent entre eux, dont ils ont des amis, des opportunités, des contacts, des choses comme ça. C’est la manière dont les gens se constituent avec d’autres personnes.

Les médias sociaux, ce qui est différent c’est comment ils offrent une plateforme média, c’est-à-dire qui va vivre comme tous les médias du paiement par un tiers – gratuit pour l’usager, paiement par un tiers, c’est donc bien un média – et qui va sélectionner ensuite, parmi tout, ce que vous pouvez recevoir, ce que leur algorithme de sélection, qui s’appelle Edge sur Facebook par exemple, a jugé que vous allez avoir le plus envie de recevoir. Vous savez bien quand vous ouvrez votre Facebook, si vous allez sur votre page d’accueil, vous ne voyez qu’un certain nombre de posts des gens qui sont dans votre réseau d’amis. Ce sont les posts que Facebook a sélectionnés pour vous.
Par contre si vous regardez, si vous faites le « 20 + », là on a l’ordre chronologique et on s’aperçoit qu’il y a plein de gens qui sont nos amis et qu’on ne voit plus parce qu’on n’a pas cliqué depuis longtemps, parce qu’on n’a pas fait un « like », parce qu’on n’a pas commenté un de leurs textes, parce qu’ils n’ont pas commenté un des nôtres, etc. Et donc il y a cette incitation en permanence à être actifs sur le système, cette fameuse économie de l’attention dont j’ai parlé tout à l’heure, qui vous incite à participer en permanence au système parce que sinon vous allez perdre, y compris une partie de vos amis, suite à la gestion de l’algorithme de Facebook.

Affordances des médias sociaux

Les médias sociaux aussi changent des choses, c’est que des conversations vont durer ; on appelle ça les affordances. Affordance1 : un outil, un appareil quelconque a une tendance à nous pousser à un certain usage. Globalement une chaise c’est pour s’asseoir, un fauteuil c’est aussi pour s’asseoir. Ouais, mais c’est plutôt pour s’avachir. Donc il y a une différence, ce sont deux outils pour s’asseoir et ça se voit bien : quand on voit un fauteuil, nous savons que c’est un fauteuil et non pas une chaise. C’est la logique des affordances.

Les affordances des médias sociaux, donc ce que ça incite à penser, c’est :

  • les choses vont rester : persistance ;
  • les choses sont visibles et on ne sait pas par qui. L’audience de ce qu’on met sur Facebook peut être des amis des amis ; ça peut être quelqu’un qui va repartager. Donc on est public même si croit ne parler qu’à ses amis ;
  • c’est la diffusion : on va pouvoir reprendre des choses et les faire circuler ;
  • et enfin c’est la recherche ; je vais pouvoir faire du doxing. Doxing, c’est-à-dire dire je vais faire un dossier, un document, un dossier sur quelqu’un en gardant les photos que je vais pouvoir lui ressortir au bon moment, etc.

Donc on a là des affordances radicalement nouvelles qui font qu’on croit être dans une conversation privée, sympathique, et puis en réalité on est dans un tout autre domaine. Qui va créer…

Paniques morales

Avec les médias sociaux se développent les paniques morales. Là aussi, bien comprendre ce terme, je pense que vous aurez l’occasion d’y revenir dans les cours de sociologie ou de choses comme ça que vous allez avoir ; ça a toujours existé les paniques morales. Il y en a une que j’adore, c’est quand Singer a inventé la machine à coudre qui était maniée par des pédales en dessous, donc la personne qui cousait devait en même temps appuyer sur la pédale pour faire monter et descendre l’aiguille. La panique morale c’était « ça va rendre les femmes infertiles ! » Donc à chaque avancée technologique il y a une panique morale comme ça. Mais alors le numérique, comme ça touche en plus à de l’intime, c’est quelque chose qu’on a près de notre corps en permanence, etc. on y parle de nous-même, les paniques morales sont tout de suite extrêmement énormes, donc on tend à accuser le numérique de tous les maux. Ce n’est jamais que le reflet des maux de la société ; ce n’est pas la cause.

Mondialisation

Sur la musique, je voulais passer assez vite. La musique, en fait, vous connaissez. Juste, intéressant, toujours penser mondialisation ; mondialisation de la musique et il y a un système que je trouve extraordinaire qui s’appelle Radiooooo, qui nous permet de prendre un pays, une période, et d’écouter la musique qu’il y avait dans ce pays à cette période-là. Donc de pouvoir s’imprégner de toute la musique du monde et pas seulement ce qu’on appelle musique du monde dans les rayons de la Fnac, c’est-à-dire la musique venant d’ailleurs mais retravaillée pour être acceptable par nos oreilles d’occidentaux.

Invisibilité

Un autre aspect important du numérique, c’est l’invisibilité. Dans les fabriques habituellement il y a des fumées, il y a des tuyaux colorés, il y a des machines, il y a du bruit, enfin quelque part on voit ce qui se fabrique quand on fabrique des objets matériels. Avec le numérique personne ne voit ce qui se fabrique, personne ne sait qui capte les traces, qu’est-ce qu’il en fait, à qui il les donne, comment ça se passe, etc., et ça c’est un changement très profond parce que ça veut dire que le citoyen lambda n’a pas forcément les moyens de savoir si une pratique numérique est positive pour la société, positive pour lui-même ou si, au contraire, elle est négative pour la société ou négative pour lui-même. Donc il va y avoir des corps spécialisés, typiquement pour le logiciel ce sont des gens qui font des tests, qui s’aperçoivent qu’il y a une trace et qui vont nous le dire. Donc on va avoir un corps de spécialistes, d’experts, qui va être capable de dénouer l’invisibilité.

L’affaire Volkswagen

Le cas typique de ça c’est l’affaire Volkswagen, c’est une affaire de culture numérique, absolument ! Volkswagen, c’est celui qui s’est fait prendre avec les mains dans le pot de confiture ; depuis on s’est aperçu que tous les autres faisaient pareil, mais cette affaire est majeure. Volkswagen a un logiciel qui dit « je suis capable de reconnaître — c’était avant l’intelligence artificielle, je ne vous raconte pas maintenant —, je suis capable de reconnaître quand je suis en mode test, et dans ce cas je ne pollue pas [prononcé à voix basse] ; et quand je suis en mode réel, et dans ce cas je n’en ai rien à faire ! [prononcé avec un geste du bras]. » C’est-à-dire un système, et là il y a des développeurs qui l’ont écrit, il y a des ingénieurs qui l’ont mis au point, qui ont réfléchi le système ; il y a des complices quelque part ; ça n’a pas été décidé uniquement au niveau du patron. D’ailleurs il y a un complice qui vient de prendre 40 mois de prison la semaine dernière.

Mais derrière, ça pose un problème de mentalité. Pourquoi, à partir du moment où c’est possible avec l’informatique de faire quelque chose d’antisocial, on va trouver des gens pour le faire ? Quelle est justement cette absence de culture numérique, cette absence de réflexion éthique ? Qu’est-ce que je fais ? Je ne fais pas mon boulot ! Je ne suis pas le kapo du camp de concentration disant « c’est mon boulot, le soir je rentre avec mon salaire ». Non ! On fait des choses. Et aujourd’hui on a tout un corps d’informaticiens qui font des choses qui sont antisociales et personne pour, en face, dire « il y a des règles d’éthique à respecter ; il y a des lois qui doivent être mises en place ». On estime qu’à partir du moment où c’est invisible il n’y aura pas de lois pour l’empêcher. C’est ce que vous pensiez d’ailleurs quand vous échangiez des morceaux de musique.

Ouvrir le code

Ce qui est intéressant aussi c’est la lettre-ci, c’est celle de l’EPA, l’Environmental Protection Agency aux États-Unis qui avait écouté les lobbyistes et qui disait : « Eh bien non il ne faut surtout pas mettre des logiciels libres dans les voitures, donc dans les systèmes de contrôle, parce que dans ce cas les gens sauraient comment ça marche ! Et ils pourraient donc s’en servir pour truquer le système ! » On n’a pas eu des logiciels libres ; on a eu des gens qui, volontairement, ont mis des logiciels truqueurs !

Mot de l’année 2016

Le mot de l’année est décerné tous les ans par le Oxford English Dictionary, ça a été post-truth donc au-delà de la vérité, non pas après la vérité ; ça, ça voudrait dire qu’avant c’était vrai. Excusez-moi ! La guerre d’Irak a été déclenchée parce que les médias ont reproduit l’idée d’armes de destructions massive qui n’ont jamais existé. Non, avant ce n’était pas la vérité ! Mais c’est au-delà de la vérité, c’est-à-dire la vérité est quelque chose qui n’a plus d’importance dans le fonctionnement du système médiatique des médias de l’Internet. Ça développe en fait un individualisme autoritaire, c’est-à-dire que des individus peuvent raconter des fausses nouvelles, créer des sites qui racontent n’importe quoi – que le pape soutenait Trump – et les gens qui étaient d’accord avec ça rediffusaient sans jamais se poser de questions toute cette fausse nouvelle.
Donc on est dans un régime où, en fait, les émotions ont remplacé la réflexion. Et ça, ça a forcément des conséquences importantes surtout quand on a de plus en plus des outils qui permettent de masquer la vérité. Je vous ai montré tout à l’heure cette transformation d’une personne réelle en le mannequin, l’image plutôt qu’on va afficher à la sortie des villes. Vous avez la même chose maintenant pour le son. On peut traiter le son pour faire dire à quelqu’un quelque chose qu’il n’a jamais dit et on a la même chose pour la vidéo ; récemment on a pu, en regardant les mouvements des lèvres et en modélisant le mouvement des lèvres, faire dire un discours qu’il n’avait jamais dit à Barak Obama. Donc transformer en fait le mouvement des lèvres comme ça.

On s’aperçoit que les outils capables de créer – c’est là où on n’est même pas dans des fausses nouvelles – des choses qui sont fausses en elles-mêmes mais qui ont un objectif, sont disponibles et on a en face une attitude qui consiste à redistribuer ce qui nous plaît et non pas ce qu’on a lu.

Moi je ne saurais vous dire que dès aujourd’hui, avant de redistribuer, lisez ! C’est tout ; ça suffit. Donc avant de dire je clique sur le bouton partager, d’ailleurs on ne partage rien, on redistribue, ou retwitter sur Twitter, juste ce que vous allez lire. Vous allez voir, ça change radicalement tout.

Je crois qu’on arrive à la conclusion et vous êtes bien contents parce qu’il reste cinq minutes.

Conclusion en trois diapositives.

Écosystème

La première c’est sur cette notion d’écosystème numérique. Un écosystème c’est un endroit dans lequel des gens sont plongés. Je pense qu’aujourd’hui le numérique est un écosystème. Nous vivons sur deux écosystèmes simultanément : notre écosystème terrestre dont on sait qu’il est en danger notamment à cause du changement climatique, notamment à cause des risques de guerre qui n’ont jamais été aussi forts depuis au moins 40 ou 50 ans. On est dans un système matériel qui est en danger et donc on se pose forcément des questions de citoyen qui est comment est-ce qu’on va agir dans ce système-là pour réparer la destruction du climat, si c’est encore possible, et empêcher la guerre, si c’est encore possible. Accessoirement ça passera, tout ça, par ramener de l’égalité dans le monde ; ça ne serait pas mal, ça aiderait !

Le numérique c’est la même chose ; nous sommes plongés dedans et plus personne ne pense qu’on peut s’en passer ; plus personne ne pense qu’il y aura un demain. Non, une fois qu’on a inventé l’écriture on a écrit et une fois qu’on a inventé le numérique, eh bien on a écrit en numérique, on a diffusé en numérique, on a partagé en numérique, enfin nous sommes dedans. Le problème c’est que dans un écosystème il y a des dominants et des dominés. Il y a des gens qui gardent tout pour eux, quitte à même détruire leur écosystème comme on le voit avec le climat et puis il y a des gens qui subissent tout ça. Donc comment est-ce qu’on va penser l’écosystème numérique comme un nouvel endroit dans lequel il faut créer de l’égalité, de la liberté et de la fraternité. C’est un endroit dans lequel il faut le faire et ce n’est pas un outil qui va nous permettre de le faire dans le monde physique et réel que nous utilisons. C’est aussi un autre endroit dans lequel, je vais sortir les grands mots, la lutte de classe a lieu : il y a des dominants des dominés et voilà. Comment ça va se faire ?

Aujourd’hui dans cet écosystème on est coincés entre l’utopie et la concentration. Il y a concentration des pouvoirs. J’en avais parlé tout à l’heure avec les fameux GAFA plus WeeChat, Alibaba, Tencet, enfin tout ça, ces grands conglomérats. Et puis, en même temps, il y a une utopie qui a été créée, il y a un message idéologique très fort qui est apparu au moment de la création de l’Internet et que j’avoue, moi, comme je vous dis je suis un papy d’Internet, j’ai trouvé fabuleux ; c’est l’utopie qu’on allait vers de l’horizontal, qu’Internet c’est horizontal, que tout le monde est au même niveau, qu’Internet c’est la liberté d’expression garantie, etc.

Je pense qu’on est coincés entre cette utopie et concentration et puis on est coincés entre l’idée qu’on va avoir un échange mondial, cette question de mondialisation des langues sur laquelle j’ai insisté pas mal, elle est mise face à une compétition aggravée, grande compétition.

Modèles de la régulation

Après, ce que nous offre l’Internet, c’est de savoir quel est le modèle de régulation. Régulation c’est trouver un équilibre social. Et en France nous avons tendance à réduire la régulation à la loi. Moi j’aime beaucoup l’approche de Larry Lessig. Larry Lessig c’est celui qui a inventé les Creative Commons, je pense que vous aurez aussi des développements là-dessus, il dit il y a quatre pôles en fait qui font société, sur lesquels quatre pôles :

  • on peut obtenir une régulation dans l’intérêt du public, pas forcément dans l’intérêt de quelques-uns ;
  • il y a la loi, bien sûr, mais il y a aussi le marché, la manière dont le marché est organisé. La baisse des coûts, par exemple, favorise une démocratisation de l’accès aux outils culturels ;
  • il y a l’architecture. Larry Lessig utilise la formule qui dit Code is law. C’est-à-dire la manière dont sont codés les systèmes numériques crée la loi du numérique bien plus que les lois qui peuvent être votées dans les parlements. Dans Facebook, il y a des choses qu’on ne peut pas faire : par exemple il n’y a pas de typographie, on ne peut pas faire de gras et d’italique. C’est le code qui a décidé que ça serait comme ça et puis on n’a pas le choix ! Voilà ! L’architecture de l’Internet permet effectivement beaucoup de réalisations ; elle en interdit d’autres ;
  • et enfin le quatrième pôle ce sont les normes sociales. C’est-à-dire la manière dont les gens se comportent et la manière dont ils font société en fait. Donc ils s’influencent les uns les autres pour avoir des comportements. Et c’est pour ça que je pense qu’il ne faut pas hésiter à dire qu’un certain nombre de comportements sur Internet sont des comportements antisociaux. Ils sont contraires à l’intérêt, non pas de la société in abstracto mais du faire société, de la manière dont on se met ensemble à faire société et que ça, ça crée des normes sociales qui sont souvent bien plus fortes que les lois ou que le marché.

Je pense qu’aujourd’hui il y a cinq compétences, j’appelle ça les cinq « C », qui sont nécessaires pour essayer de garder son autonomie, parce qu’en fait c’est ça l’objectif dans l’intérêt du monde numérique :

  • le codage et vous allez avoir même si vous êtes en humanités, vous allez avoir des cours où vous allez apprendre à coder, même un minimum, pas forcément à devenir programmeurs, savoir comprendre ce qu’est la base informatique sur laquelle ça fonctionne ;
  • la coopération. On s’aperçoit qu’Internet est un outil de coopération fabuleux et, dans son usage majoritaire, nous le prenons comme un outil de diffusion ou de réception. Nous regardons plus YouTube que nous produisons, ensemble, des vidéos pour les mettre sur YouTube. Donc la compétence de coopération pour faire des activités sur Internet est à mon avis une compétence essentielle ;
  • la compréhension de ce qui se passe, ce que j’ai essayé de survoler. Bien sûr, en deux heures on ne peut pas approfondir ; je ne suis pas certain qu’en deux heures je vous aie donné les moyens de comprendre : j’ai essayé de pointer ce qu’il fallait essayer de comprendre. Après il y a des livres, des articles, et puis il y a tous les cours qui vont venir qui vont vous permettre de comprendre vraiment ;
  • la culture. Il faut accepter qu’il y ait une culture numérique à la fois en termes de comportement qu’on a dans le numérique et puis de nouvelles pratiques culturelles.
  • et puis les comportements justement, le savoir-être. Dans une société de services comme l’est la société numérique savoir-être, savoir tisser des relations, construire des réseaux, bénéficier d’opportunités, est quelque chose d’aussi important que le savoir-faire.

Culture numérique

Enfin c’est le dernier, quel est l’objectif au final ? Je crois que je l’ai répété tout le temps, l’objectif c’est de faire des citoyens autonomes, ou de tout le monde d’ailleurs. L’idée de développer la culture numérique c’est permettre aux gens d’être autonomes, d’apprécier à leur juste valeur à la fois les avantages et les inconvénients de cet écosystème numérique et de voir comment est-ce qu’ils vont pouvoir y mener les batailles à l’égalité, la liberté et la fraternité.

Et j’aime bien terminer en général par ce transparent. Marcel Mauss est un sociologue qui a travaillé beaucoup sur la logique de don et contre-don en disant « pour faire société on donne et puis on va recevoir ; pas forcément de celui à qui on donne d’ailleurs, on va recevoir globalement ». Typiquement notre société est organisée sur la protection sociale qui fait que quand on travaille on va donner une partie de son salaire à la Sécurité sociale, etc., mais quand on va être malade, on va recevoir aussi par le biais de ce système et pas forcément de celui qui a donné ou pas forcément de ce que soi-même on a mis de côté tous les mois en donnant à la sécu, mais globalement. Donc le don et contre-don c’est ce qui fait société.

Mais là où il y a rupture c’est quand le don de l’un devient le capital de l’autre. !

Si vous avez cru comprendre que c’est un peu ce qui se passe dans le monde numérique, je pense que j’aurais réussi mon coup.

Merci à vous.

[Applaudissements]

(Source: April)
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