Humanités numériques – Culture numérique – introduction, 1re partie – Hervé Le Crosnier


Hervé Le Crosnier

Titre : Humanités numériques – Culture numérique : introduction, première partie
Intervenant : Hervé Le Crosnier
Lieu : Université de Caen Normandie – Centre d’enseignement multimédia universitaire
Date : septembre 2017
Durée : 56 min
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Diaporama support de la présentation, pages 1 à 31
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : diapositives 3 et 4 du diaporama ; licence OER Open Educational Resources, licence Creative Commons, by-sa
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

Description

Cours de Culture numérique dans le cadre de la Licence Humanités parcours Humanités numériques.

Transcription

On m’a demandé un challenge qui est d’arriver en un peu moins de deux heures, parce qu’on va faire une petite pause quand même, à introduire ce que sont, ce que peut être la culture numérique.

Définir la culture numérique

J’ai choisi comme première image de cette définition quelqu’un qui vient de changer de statut : vous savez que Mario [personnage du jeu vidéo de Nintendo] n’est plus plombier, que c’est toute votre jeunesse qui est en train de disparaître.

Pourquoi parler de Mario en culture numérique ? Parce qu’en fait la culture numérique c’est à la fois une culture générale pour le 21e siècle, nous allons le voir par la suite, mais c’est aussi de la pop culture ou de la pop philosophie. Il ne se passe un jour sans que, en ouvrant un journal, en regardant une télévision, on ne s’aperçoive qu’il y a des questions numériques qui sont posées dans toutes les interventions. Ce matin Le Temps, le grand journal de Genève, titrait à sa une « Comment l’agriculture suisse se met au numérique ». Vous voyez ! Tous les sujets aujourd’hui sont complètement confrontés à cette question du numérique. Et en même temps pour nous, pour nos pratiques quotidiennes, le numérique c’est plus proche de Mario, c’est plus proche des jeux, c’est plus proche de notre usage du téléphone, des médias sociaux, etc.

Ce qui est une difficulté aussi pour parler de la culture numérique c’est, bien évidemment, que vous êtes plongés dedans. Vous êtes plongés dedans et vous avez l’impression, donc, qu’il n’y a rien à apprendre puisque vous êtes déjà plongés ; vous savez très bien vous servir de Snapchat1, peut-être même mieux que moi parce que je n’aime pas Snapchat. Donc voilà ! À quoi ça sert d’apprendre la culture numérique ?

Donc ça va être un peu l’objectif aujourd’hui, c’est de vous montrer qu’il faut qu’on arrive à comprendre que derrière chaque activité numérique – vous en faites, j’en fais, et ce ne sont pas forcément les mêmes, et des tas de gens, vous avez vu donc les agriculteurs suisses sont en train de s’y mettre, ils font des activités numériques, mais ce ne sont pas forcément les mêmes – il y a toute une série d’enjeux qui se retrouvent parmi toutes ces activités. Donc ce qui est important c’est d’être capable de regarder la culture numérique ; non pas apprendre comment on s’en sert mais apprendre selon quel angle de vue on peut analyser les phénomènes numériques qui se déroulent sous nos yeux, qui forgent, vous le savez bien, la société d’aujourd’hui. Vous n’êtes pas sans savoir que le président du pays le plus riche et le plus actif dans le monde a mené la campagne sur Twitter et sur Facebook et donc vous savez bien qu’en fait toutes nos activités passent maintenant par les réseaux numériques.

Angles de vue

Après il faut le regarder selon plusieurs angles de vue :

  • il y a un angle économique ; je pense qu’on ne peut pas oublier que derrière il y a de l’économie ; que parmi les entreprises les plus riches de la planète, parmi les dix premières, il y en a sept qui viennent du monde numérique. On ne peut pas non plus ignorer ce que ça représente, c’est-à-dire qu’il y a un marché, je vais y revenir tout à l’heure. Donc à partir du moment où il y a beaucoup d’argent, il faut bien que quelqu’un donne cet argent et, en même temps, pour la majeure partie de vos activités, vous avez l’impression que c’est gratuit. Donc ça pose quand même là une question de la nature même de cette économie du numérique ;
  • il y a un angle de vue social. Social aux deux sens du mot : vos relations sociales et puis le social, les conditions de travail, l’avenir du travail, le remplacement je n’y crois pas trop, mais au moins la modification du travail par l’apport de l’intelligence artificielle et des robots ;
  • il y a l’aspect de la culture. La culture au sens traditionnel, la culture lettrée, je vais y revenir un peu tout à l’heure, comment est-ce qu’elle est profondément modifiée par l’irruption du numérique ;
  • il y a un angle de vue politique, bien évidemment. Vous savez certainement que Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, est en train de préparer sa campagne électorale de 2020 ;
  • il y a un angle de vue historique. Alors là je sais que j’ai du mal, parce que vous êtes en plus des jeunes qui sortez du lycée, à faire passer que tous ces appareils numériques que vous utilisez au quotidien sont en réalité très récents. Pour vous, vous êtes nés avec Google donc c’est un peu plus compliqué, mais pour une grande partie des gens ce sont des choses qui ont eu une histoire. Et retourner sur l’histoire, se poser des questions sur comment on en est arrivé là, c’est souvent un bon moyen de comprendre ce qu’on peut faire à partir d’aujourd’hui pour préparer demain ;
  • il y a un aspect de géopolitique, c’est-à-dire qu’il y a un rééquilibrage du monde qui se fait au travers des usages numériques et il ne faut pas l’oublier. Je vais y revenir aussi, tous ces éléments-là ;
  • et enfin il y a des aspects pratiques. Quelles sont les pratiques au quotidien, ce que font les gens, en fait, avec leurs appareils numériques ?

Objectifs

Mais derrière, il ne suffit pas d’avoir plusieurs points de vue, plusieurs angles de vue pour analyser l’objet « culture numérique », il faut aussi avoir des objectifs. Quel est l’objectif de la culture numérique ? À quoi ça va servir ?

J’ai mis en tête l’émancipation. Comme toute culture, elle sert principalement à favoriser l’autonomie des gens : ils deviennent autonomes en comprenant le monde dans lequel ils sont plongés.

Comprenant, moi j’ai écrit critique. Pourquoi la critique ? La critique ce n’est pas forcément dire du mal. La critique c’est avoir un regard en recul ; je me recule, je regarde et je dis « Ah ben là, ça c’est bien, ça c’est moins bien. Ça avance aux intérêts de x ou aux intérêts de y ; les intérêts de x et y ne sont pas tout à fait les mêmes. Je ne suis pas convaincu que les intérêts de l’usager de Facebook soient les mêmes que ceux de Mark Zuckerberg ; je ne suis pas convaincu que les intérêts de l’usager de Google soient les mêmes que ceux des dirigeants de Google.

L’autre objectif c’est l’influence et l’influence c’est l’objectif qu’ont, en fait, tous les gens qui vont financer la culture numérique, qui vont financer des outils numériques. Ils ont un objectif d’influence, je vais y revenir, j’appelle ça l’industrie de l’influence.

Il y en a d’autres qui ont un objectif marketing. C’est-à-dire ils regardent la culture numérique, ils produisent des livres très intéressants sur la culture numérique, sur les pratiques des gens, sur leurs usages, sur leur capacité à suivre un système numérique et donc, finalement, à verser de l’argent, à verser leur obole à cette immense économie, mais ils le font du point de vue de l’incitation du contrôle sur l’usager. Donc ce que j’appelle l’approche marketing.

Enfin, il y a une approche de citoyenneté, c’est-à-dire à partir du moment où on est d’accord avec les prémisses que j’ai posées tout à l’heure, c’est-à-dire le fait que nous sommes plongés dans le monde numérique, ce n’est plus aujourd’hui un outil qui nous est extérieur, qu’on mobiliserait de temps en temps ; ce n’est pas un ordinateur qui est dans une grande salle blanche et qui nous sert pour faire les calculs pour envoyer un homme sur la lune. Non, non, c’est un monde qui existe, dans lequel nous sommes plongés et donc que devient la citoyenneté ? Et dans cet aspect de citoyenneté que devient la citoyenneté mondiale ?

Là aussi, un autre aspect. Vous rentrez à l’université, vous allez débuter en culture numérique, vous allez travailler des humanités numériques, je vous conseille de penser la mondialisation ; penser le monde comme un seul monde et, dans ce cadre-là, de tenir compte à la fois des conflits, des divergences, mais aussi des convergences, des pratiques communes.

Digital Natives

Autre mythe qu’il faut évacuer, peut-être dès le début, c’est celui des digital natives. Cette idée que vous, parce que vous êtes nés à l’époque où ça existait déjà, vous sauriez parfaitement vous débrouiller avec les appareils numériques. Ça c’est un mythe marketing et on comprend très bien qui a intérêt à développer ce mythe-là : ce sont tous ceux qui vous vendent l’informatique magique ; c’est-à-dire tous ceux qui disent : « Il n’y a pas de problème, c’est facile. Faites et ne vous posez pas de questions ! Oubliez l’aspect critique de la culture numérique, de vous poser des questions : comment ça marche ? Pourquoi ça marche ? Qui gagne quelque chose quand ça marche ? Qu’est-ce qu’on me cache quand ça marche ? Qu’est-ce que je ne peux pas faire qui est aussi important que de savoir ce qu’on peut faire ? » Donc ce mythe des digital natives.

Il y a un autre mythe c’est de croire qu’il y a uniformité des gens à cause de leur âge. Mais non, vous êtes tous différents ici. En plus ici vous êtes relativement homogènes : vous êtes une classe de L1 en Lettres à l’université de Caen, c’est relativement homogène. Mais à l’échelle de l’ensemble des pratiques de la jeunesse, dans notre pays, en Europe, dans le monde entier, il y a d’énormes différences et d’énormes contradictions.

Enfin, j’aime beaucoup la phrase de Eszter Hargittai que j’ai mise en bas des diapositives qui dit qu’on a plus souvent à faire à « des naïfs du numérique » qu’à des « natifs du numérique ».

À ce propos je voulais dire que les diapositives vous seront accessibles. Elles seront sur le site du CEMU, après vous pourrez les retrouver.

[Projection d’un extrait d’une vidéo]

Je voudrais vous faire deviner ce qui se passe dans cette vidéo. À votre avis qu’est-ce que se passe là ?

Pokémon. Ouais, exactement. On est à New-York et ce sont tous ces gens il y a un an ; un an ! Vous vous rendez compte ; un siècle ! Ça s’est passé il y a un an et on n’en parle plus aujourd’hui, mais à l’époque vous étiez tous en train de lancer vos Pokéballs sur le prof parce qu’il avait un gros Pokémon d’écrit sur le ventre.

Donc on est quand même là aussi dans cette pop culture numérique qui est de comprendre deux choses :

  • la première c’est qu’il n’y a plus de distinction entre le monde réel et le monde virtuel. C’est ça que nous a montré Pokémon Go, c’est-à-dire l’idée que quand vous regardez le monde réel, au même endroit il y a des éléments virtuels qui se mettent en place ;
  • et le deuxième élément c’est l’importance des cartes dans la géographie du numérique. C’est-à-dire à l’intérieur du numérique la majeure partie des applications aujourd’hui sont liées à de la géolocalisation. Où êtes-vous avec l’appareil que vous utilisez ? Et comment on va gérer avec vous les déplacements de votre appareil et donc de vous-même par voie de conséquence ?

Enfin, il y a peut-être une troisième leçon, c’est qu’en un an on a oublié. C’était sympa Pokémon Go il y a un an ; aujourd’hui on a complètement oublié !

En même temps l’économie qui a été générée, les bénéfices de Nintendo, etc., tout ça continue d’exister et va se répercuter sur d’autres jeux, d’autres éléments, d’autres succès, donc on est non seulement dans une industrie de la pop culture, mais on est aussi dans une industrie de la mode.

Culture

La culture. Culture ! Culture on en parle. Le terme de culture a deux sens, en fait.

C’est une notion anthropologique. Qu’est-ce qui fait qu’on a une culture commune qui se manifeste par exemple dans la manière de manger, dans le type de plats que l’on déguste, dans le type de poésie, dans la vivacité ou la lenteur de l’ensemble de nos activités, etc., qui forment des groupes homogènes ? Ça c’est un aspect anthropologique et on voit bien que la culture numérique a à voir avec cet aspect-là, avec l’aspect de nos pratiques, de l’uniformisation de nos pratiques au travers des outils numériques, du type d’échanges et de contacts, de réseau social qui va se mettre en place.

Et la deuxième interprétation, la deuxième acception de la culture, c’est une notion lettrée. On a la culture lettrée. Mais on voit bien là aussi avec le numérique qu’on a à la fois l’ancienne culture lettrée qui devient numérisée, y compris la musique classique, la numérisation des livres, toute cette activité, les radios qui deviennent des podcasts et ainsi de suite, donc la numérisation de l’ancienne activité de culture lettrée, mais aussi, et ça c’est tout aussi intéressant peut-être même beaucoup plus, l’émergence d’une nouvelle culture lettrée, de nouvelles pratiques, de nouvelles manières d’échanger, de nouvelles vidéos, de nouveaux podcasts justement faits par des gens, les youtubeurs, les podcasteurs ; enfin vous voyez, toute une série de nouvelles cultures qu’on pourrait appeler aussi un développement de la culture participative parce que la majeure partie de cette nouvelle culture qui émerge de l’Internet est d’emblée quelque chose de collectif, quelque chose qui se passe par le réseau et qui interagit entre le spectateur et l’émetteur de culture.

Peut-être le grand basculement pour la culture lettrée, c’est qu’il n’y a plus quelqu’un qui est en haut de l’estrade et qui parle à un public, mais il y a une interaction permanente entre les émetteurs de culture, donc les gens qui font du son, de la musique, de la vidéo, du texte, etc., et les récepteurs de la culture qui ne sont plus considérés comme des individus passifs ; donc ce qu’on appelle la culture participative.

La longue traîne

Dernier point dans mon introduction un peu générale, c’est peut-être une courbe qui me semble très importante à garder en tête pour l’ensemble des cours de culture numérique que vous allez avoir cette année. Cette courbe-là : en abscisse, vous avez le rang ; ici, il y a le morceau de musique le plus écouté, puis un peu moins écouté, puis un peu moins écouté, et puis là il y a tous les morceaux de musique très peu écoutés ; ce sont les rangs, l’ordre, le premier jusqu’au dernier. Et puis en ordonnée c’est le nombre de fois que le morceau de musique a été écouté, la fréquence.

Et on peut distinguer sur une telle courbe trois zones très simples :

  • il y a une zone de l’audience ; presque tout le monde écoute les mêmes morceaux de musique au même moment. Presque tout le monde lit les mêmes livres au même moment, on appelle ça des best-sellers. Presque tout le monde regarde les mêmes films au même moment, ce sont les blockbusters et ainsi de suite. Donc il y a une zone qui va concentrer, en fait, l’ensemble de l’activité culturelle ;
  • il y a une autre zone, qu’on appelle la zone de la longue traîne, qui consiste en énormément d’activité culturelle, de livres, de disques, de films, de textes, de blogs, mais qui sont lus par un nombre relativement faible de personnes. Donc c’est une longue traîne, sur lesquels, en fait, on a tendance à penser qu’il faudrait être le Zorro de la culture, c’est-à-dire qu’il faudrait dire « Ah ouais, c’est scandaleux, il faut les monter ! » Non ! Plus vous allez faire monter les gens de la longue traîne et plus la traîne va s’allonger parce que d’autres personnes vont se mettre à écrire, à faire de la musique, à tout ça. Elle restera toujours : c’est indispensable pour la valeur de la culture qu’il y ait de la diversité culturelle, donc qu’il y ait cette longue traîne. C’est aussi indispensable pour la culture numérique, celle dont je vous dis qu’il y a une relation entre l’émetteur de culture et le récepteur, que les amateurs puissent se servir des appareils numériques. Qu’il y ait donc des blogs faits par des amateurs, qu’il y ait de la vidéo faite par des amateurs, qu’il y ait de la musique faite par des amateurs, qu’il y ait des photographies faites par des amateurs et ainsi de suite. Ils n’espèrent globalement pas être lus, avoir une économie, mais bien être présents et construire cette culture participative ;
  • et puis entre les deux il y a la zone de la diversité culturelle. Disons que comme il y a suffisamment de gens qui vont regarder, écouter, lire, on peut espérer qu’il y a une économie derrière et que ça va favoriser. Là, globalement, ce sont des gens dont entend parler mais qui ne sont pas dans le Top 50 : Des films qu’on va voir quand même, les films d’art et d’essai, des trucs comme ça. C’est sur cette zone-là qu’il faut penser des politiques culturelles. Ce n’est pas la peine de les penser sur la zone de l’audience, là le marché se débrouille très bien, et sur la zone de la longue traîne non plus ; il faut trouver des modèles économiques pour cette longue traîne, mais ce sont presque des modèles au cas par cas.

Et il faut toujours garder cette idée en tête. Quand on parle d’une culture quelconque, en fait on a tendance à se focaliser tous spontanément sur cette zone de l’audience où il y a énormément d’écoute de très peu, en réalité, de productions culturelles, ou bien à être sur la longue traîne. Mais la chose importante c’est peut-être l’entre deux.

Séisme

Sur ces éléments d’introduction, maintenant je voudrais dire à quel point l’irruption du numérique a provoqué un séisme, c’est-à-dire globalement, toutes les activités ont été touchées par l’irruption du numérique. Les industries sont modifiées : regardez tout à l’heure pour la photographie. Il y a des nouvelles industries, ce qu’on appelle les pure players, Google, Facebook, Amazon ; ce ne sont pas des petits rigolos ; ce sont des gens qui viennent sur le numérique et qui, à partir de ça, vont disrupter, c’est le terme à la mode, donc vont modifier, en réalité, les industries qui étaient déjà en place, les modèles aussi d’usage qui étaient déjà en place.

Il y a des rapports de force mondiaux qui sont modifiés. Là aussi, la montée en puissance de l’Asie dans le numérique est quelque chose d’absolument exceptionnel, j’y reviendrai tout à l’heure.

Et puis il y a des rapports de force politiques. Je vous disais tout à l’heure, si vous avez remarqué, dans les dix dernières années la plupart des gens qui ont été élus ont commencé par l’annoncer sur Twitter avant de l’annoncer à la télévision. C’est quand même un changement assez radical.

Photographie

[Projection d’une publicité Kodak Instamatic]

« Vacances. Instants magiques. Souvenirs magnifiques. Instamatic. Oh ! Chargeur super pratique. Quelques secondes et clic. Instamatic. Ah ! Clic couleurs féeriques. En noir et blanc classique. Instamatic. Ah ! Pratique clair électrique. Pour un seul flash cubique. Instamatic. C’est photo fantastique, un appareil unique. Instamatic. Ah ! Ah ! Ah ! Clic ! Clac ! Clic ! Clac ! Clic ! Clac ! Merci Kodak ! »

Hervé Le Crosnier : Voilà. Donc là on est 1963, c’était la publicité de l’Instamatic de Kodak. Kodak, il faut vous rendre compte que c’était la plus grande entreprise mondiale du 20e siècle. Toutes les familles avaient un Kodak chez elles pour prendre les photos de l’album famille. C’était l’industrie qui servait à tout le monde, qui était l’industrie de la joie, celle du souvenir, celle de la manière dont on allait garder trace du passé.

[Projection d’une publicité pour l’iPhone]

Maintenant tout a changé et vous remarquerez que dans cette publicité pour l’iPhone, les premiers gestes sont de faire des selfies, c’est-à-dire de se prendre soi-même dans toutes les circonstances, toutes les situations, avec une massivité de la production de photos, avec la création de collections aussi ; donc on peut gérer à ce moment-là plusieurs photos en collections. Et puis l’aspect d’immédiateté de la photographie : là où auparavant il fallait développer un film, ce qui prenait beaucoup de temps, là où aujourd’hui on la regarde presque immédiatement et on la pose sur Facebook à peu près aussi vite. Donc on est dans une situation ! Et Kodak n’existe plus. Et Kodak n’existe plus ! Un élément important donc, une industrie majeure qui vient de disparaître : en dix ans Kodak a disparu !

Rupture

Cette industrie aime la rupture. Vous avez ici Steve Jobs ; je vous propose d’écouter le début de son intervention ; Steve Jobs est un homme de spectacle.

[Projection de la vidéo, en anglais, Steve Jobs Introducing The iPhone At MacWorld 2007]

Steve Jobs : This is a day I’ve looking forward to for two-and-a-half years. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : C’est en anglais, je ne saurais trop vous dire, vous êtes en L1 apprenez l’anglais, vous ne pouvez pas faire autrement.

Steve Jobs : Every once in a while a revolutionary product comes along that changes everything and Apple has been, well, first of all, one’s very fortunate if you get to work on just one of these in your career. has been, well, first of all, one’s very fortunate if you get to. It’s been able to introduce a few of these in the world. In 1984, we introduced the Macintosh. It didn’t just change Apple, it changed the whole computer industry. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : Grosso modo, il a eu la chance de faire des produits révolutionnaires qui ont changé le monde tout le temps. Donc les gens sont contents quand ils font un produit révolutionnaire, mais Apple a eu la chance de le faire plusieurs fois, à commencer par, en 1984, le Macintosh qui introduisait l’informatique individuelle réellement accessible à tout le monde.

Steve Jobs : In 2001 we introduced the first iPod and it didn’t change the way we all listen music ; it changed the entire music industry.

Hervé le Crosnier : Le iPod que vous avez eu quand vous étiez enfant.

Steve Jobs : Well today we’re introducing three revolutionary products of this class. The first one is a widescreen iPod with touch controls. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : Alors les gens qui applaudissent, c’est très intéressant, ce sont des journalistes. En principe on n’applaudit pas quand on est journaliste, on enquête. La puissance de la société du spectacle chez Apple est d’avoir transformé les journalistes en confrères, en amis, en réseau de soutien à leur propre activité.

Steve Jobs : The second is a revolutionary mobile and the third is a breakthrough Internet communications device. So three things, wide-screen iPod with touch controls, a revolutionary mobile phone and a breakthrough Internet communications device.

Hervé le Crosnier : Le spectacle continue.

Steve Jobs : An iPod, a phone and an Internet communicator. An iPod, a phone, are you getting this? These are not three separate devices, this is one device and we are calling it iPhone. [Applaudissements]

Hervé le Crosnier : Donc voilà. J’interromps ici parce que la présentation continue. Mais je trouve que c’est très important de mesurer cette proximité entre le spectacle de la technologie et l’avancée de la technologie. La culture numérique, justement, a pour raison d’être de nous permettre de ne pas être victimes de ce qu’on appelle le déterminisme technologique, de croire que c’est la technologie qui va changer le monde ; mais c’est l’usage rendu possible par la technologie qui change le monde. Donc à partir de ce moment-là, il y a la nécessité de décrire cet usage, de le faire vivre et ça, c’est de l’ordre du spectacle.

Effectivement Steve Jobs et derrière lui Apple, était un grand, comment on dit, une vedette du spectacle.

Cette photo maintenant est pour introduire l’autre aspect dont je vous ai un peu parlé tout à l’heure qui est celui de la mondialisation. Nous sommes là sur un marché au nord du Vietnam, les gens sont les Hmong des couleurs en habits traditionnels mais ils ont tous un téléphone mobile à la main. Le Wi-fi est partout et ils peuvent communiquer en permanence.

Géopolitique

Donc là, bien se rendre compte que ce n’est plus l’apanage des pays riches d’être dotés d’outils de communication – ce n’est pas forcément les mêmes outils de communication, avec des règles adaptées à chaque niveau de vie –, mais aujourd’hui c’est devenu un outil.

On a longtemps pensé que les pays asiatiques étaient l’usine à bas coût sur laquelle on faisait fabriquer des appareils qui étaient designés, qui étaient conçus dans les pays du Nord. C’est fini ! C’est fini ! Aujourd’hui les plus avancés sur les usages sont à trouver en Chine. En Chine, plus de 50 % des gens payent avec leur téléphone mobile, avec deux entreprises qui s’appellent Alibaba avec Alipay et Tencent-WeChat.
Donc je voudrais vous mettre en garde sur la vision occidentalo-centrée de l’Internet et des nouvelles technologies. C’est un mythe qui a été développé en particulier par un grand discours très connu de Al Gore en 1994 à Buenos-Aires, où il disait que les autoroutes de l’information avaient comme modèle et comme cœur les États-Unis, ce qui s’était fait aux États-Unis. C’est fini et radicalement fini ! Pourtant les journalistes continuent à parler des GAFA, Google, Amazon, Facebook, Apple. C’est vrai , ce sont quatre grands costauds ; on pourrait rajouter Twitter, Microsoft, mais surtout ils sont à peine plus costauds aujourd’hui que les géants asiatiques qui émergent, notamment Alibaba qui fait du commerce électronique mais qui fait aussi du paiement, qui fait de la messagerie. Tiens la messagerie !

En Chine, l’outil principal c’est la messagerie et c’est à l’intérieur de la messagerie qu’on va faire des achats, qu’on va payer, qu’on va s’échanger de l’argent, etc. En Europe, c’est le navigateur : on va regarder sur son navigateur, même si c’est celui de son téléphone mobile, pour trouver les sites qui vont nous permettre d’acheter, d’échanger, les réseaux sociaux, etc. Donc là c’est une première divergence importante.

Donc Alibaba, très fort. Tencent avec Wechat qui est le système de blog qui doit être le plus gros système de blog de la planète. Et puis Baidu qui fait de la recherche documentaire, qui fait des voitures autonomes intelligentes, Baidu qui est, en fait, l’équivalent chinois de Google.

Donc il faut qu’on arrête de penser occidentalo-centré ; il faut regarder le développement de l’Internet à l’échelle du monde et peut-être certainement demain le développement de nouvelles formes de l’Internet qui émergeront en Afrique.

Multilinguisme

Et un dernier point sur cette mondialisation c’est arrêter de penser l’Internet comme étant monolingue, voire bilingue avec l’anglais. Aujourd’hui, la langue la plus parlée sur Internet c’est le chinois. Vous me direz c’est facile, n’importe quoi que font les Chinois c’est d’un seul coup la chose qui est la plus réalisée au monde ! Vous croyez tous que c’est le foot qui est le sport le plus pratiqué. Non, c’est le volley-ball parce que les Chinois font du volley-ball.

Donc voilà. Il faut penser des langues. Vous êtes en plus de jeunes étudiants, continuez à faire des langues ! Je vous assure, c’est la voie de l’avenir, c’est peut-être la chose la plus importante que vous pouvez faire c’est acquérir un maximum de capacités à échanger dans les langues de l’Internet, enfin toutes les langues qui se pratiquent sur Internet ; il y a 280 langues pour l’encyclopédie Wikipédia.

Société des calculs

Dernier aspect. Nous sommes en train d’entrer dans une société des calculs. On assiste à un changement assez radical. La majeure partie des activités sont calculées. Pas comme quelqu’un qui t’a calculé, non, quelqu’un qui fait des calculs sur l’ensemble de ton activité. Il y a un excellent petit livre de Dominique Cardon qui s’appelle À quoi rêvent les algorithmes ? qui essaye de montrer ce basculement très important de qu’est-ce qu’on peut calculer, en fait, sur une personne ? On dit qu’on fait des algorithmes qui calculent, mais qu’est-ce qu’on calcule ? Et on ne calcule pas toujours la même chose. On peut calculer la popularité : combien de personnes ont liké votre post sur Facebook ? Combien de personnes sont venues voir tel et tel site ? Voilà.

Ça, ça a une conséquence, c’est que si la popularité est importante, on va faire des clicbaits. Clicbaits, ce sont des pages entières qui ne disent pas grand-chose mais qui ont un titre qui donne envie d’aller cliquer dessus. C’est tout ce que fait BuzzFeed, le nom m’échappe, Konbini et tout ça. Et là aussi, prendre du recul face à ce type de sites c’est comprendre qu’en fait ce sont des attrape-mouches : c’est du miel pour nous coincer à l’intérieur de leur bulle, mais ça n’est pas un système d’information, ni un système d’échange, ni un système de partage. Par contre c’est une certaine logique économique qui a des effets importants, on y reviendra tout à l’heure, en termes politiques.

Une des choses qu’on peut calculer, c’est l’autorité. Auteur et autorité, vous remarquez que c’est la même racine. Qu’est-ce qui fait qu’une œuvre peut avoir de l’autorité même si elle a moins de popularité ? C’est parce que, en fait, les gens qui savent vont s’y référer. Un des éléments de classement, un parce qu’il y en plusieurs, un des éléments de classement des résultats par Google, c’est de faire monter en tête les articles, les pages, les vidéos dont d’autres personnes, qui ont pris soin, pas n’importe qui qui est venu voir, pas seulement des spectateurs, mais des gens qui ont pris le soin de faire eux-mêmes une page de blog, une page Facebook, etc., auront pointé vers ces documents-là. Ça veut dire que plus il y a de gens qui pointent vers un document, non pas de gens qui vont voir — popularité —, mais des gens qui se donnent le temps d’écrire quelque chose et de pointer vers un document, ce document va avoir, lui, de l’autorité.

Il y a la réputation. Ah la réputation ! Je suis sûr qu’on vous en a parlé au lycée. On vous a dit que si vous mettez une photo de vous en train de faire la fête, vous ne trouverez jamais de travail ! Ce à quoi d’autres répondent en disant : « Je suis employeur, je regarde votre Facebook ! Vous ne faites jamais la fête ! Moi je ne veux pas de vous ! » On ne sait pas ! La notion même de réputation change avec le temps. Moi, quand j’étais jeune on disait que les jeunes filles qui avaient une mini-jupe avaient une mauvaise réputation et que les garçons qui avaient les cheveux longs, comme moi, avaient une mauvaise réputation. La preuve on a toujours continué et puis on s’est arrangé.

Donc il y a cet aspect de quel est le type de réputation qu’on peut avoir à l’intérieur d’un réseau numérique ? Et derrière, cette réputation on ne l’a pas ; on se la fabrique. Donc comment vous allez jouer dans ce spectacle qu’est le monde numérique pour obtenir votre réputation ? Et pas seulement la subir, l’obtenir ! Parce que malheureusement il y a les cas où on subit sa mauvaise réputation ; c’est ce qu’on appelle le harcèlement ou le cyberharcèlement. D’accord ? Donc il faut éviter d’arriver de se retrouver en situation de subir sa réputation mais de la créer soi-même. Ça, ça implique des fois d’aller fouiller un peu sur comment c’est calculé cette réputation. Qu’est-ce qui fait qu’on vous propose dans la liste des amis que vous pourriez peut-être avoir sur Facebook ou sur Twitter. On vous propose. Ah, si on vous propose c’est bien que vous aviez défini un certain espace qui peut matcher. Pire encore, les sites de rencontre. Pourquoi on vous propose ? Qu’est-ce qui fait que ça a des chances de matcher ? Quel est l’algorithme et comment fonctionne-t-il ? C’est devenu une question indispensable pour être autonome dans la société numérique.

Mégadonnées

Enfin, le dernier aspect de la société des calculs c’est de prédire en fonction de traces : ce que vous avez fait m’incite à penser que vous allez faire telle chose demain. C’est ce qu’on appelle les mégadonnées, big data. Alors le terme officiel français c’est mégadonnées, moi je le trouve très beau mais visiblement c’est big data qui a gagné sur le marché. Voilà ! Le marché de la langue c’est comme le reste.

C’est quoi les big data. Je trouve que l’exemple qui est là est très bien, c’est vous avez quelqu’un qui fait du vélo et qui donc achète des pizzas et puis des salades. Et il y a quelqu’un qui fait de la course à pied à côté et lui il achète des pizzas, des salades, mais aussi une certaine boisson soft drink, et donc d’un seul coup on s’aperçoit que celui qui fait du vélo ne l’a pas dans son panier, alors on va lui recommander. On a un algorithme de recommandation. Voilà comment marchent la plupart des choses issues des mégadonnées. On regarde une catégorie de gens, on essaye de définir quels sont les critères qui les définissent. On dit « eh bien si ces deux catégories de gens sont proches, alors ce qui est acheté par la catégorie-ci a des chances d’intéresser », donc on va le recommander à d’autres. Donc on a là une espèce d’homogénéisation des gens à partir de pratiques individuelles.

Les tenants des mégadonnées oublient qu’en fait il y a des phénomènes de groupe. Parce qu’on ne sait pas calculer, on ne sait pas organiser le calcul des phénomènes de groupe. Les phénomènes de groupe ça peut être les associations, les partis, les syndicats, les groupes de théâtre, enfin tous les phénomènes de groupe, les groupes scolaires, voilà ! Le prof on l’aime ou on ne l’aime pas et souvent ce n’est pas une question individuelle, c’est quelque chose qui se crée à l’intérieur du groupe des élèves et des étudiants.

Donc on a un problème philosophique, épistémologique important, c’est qu’on a tout un système de calculs qui a comme objectif de nous recommander, donc de nous influencer, alors même qu’il est basé sur des comportements individuels ; mais la réalité des humains c’est que ce sont des individus sociaux.

Donc on a là toute une contradiction qui n’est pas résolue en termes de la pensée du système, sauf pour ceux qui croient, selon le mot de Margaret Thatcher : « Thre is no such thing as a society  » : une société ça n’existe pas ; ce sont des individus qui se coordonnent et qui voient chacun leur intérêt personnel. Il y a effectivement une large partie des gens qui pensent ça. Je suis désolé, mais je ne suis pas cette logique-là.

Culture statistique

Juste pour terminer sur ces aspects des calculs, je crois que vous allez avoir ça en humanités numériques en tout cas, c’est le besoin d’avoir une culture statistique. C’est quoi tous ces chiffres qu’on nous balance ? Ces pourcentages sans nous dire le pourcentage de quoi ? Pourcentage sur combien de personnes ? Pourcentage sur quelle utilisation ? Etc. C’est quoi tous ces graphiques qu’on nous montre pour nous en mettre plein la vue alors que, en réalité, ils ne démontrent pas grand-chose parce qu’il manque la marge d’erreur ? Vous voyez ? Il y a toute une culture statistique qu’il est absolument nécessaire d’acquérir pour garder ce regard critique qui nous permet d’être autonomes dans la société.

Google Fashion Trends

Juste un exemple : Google Fashion Trends. Comment, à partir de l’analyse par des data scientists des requêtes qui sont faites sur Google, on a pu s’apercevoir que ça allait être vraiment trendy en 2015 les robes de tulle ?

Robes de tulle

Je ne sais pas si vous vous rappelez, en 2015 vous avez porté certainement des robes comme ça, il y en avait plein, particulièrement aux États-Unis. Et on voit sur les cartes là, en 2013 très peu en rouge, très peu de gens qui posent des requêtes là-dessus, jusqu’à ce que ça devienne, en 2015, absolument une requête standard : où est-ce que je peux acheter mes robes de tulle ? Celui qui, à partir d’avril ou mai 2014, a compris qu’il y avait un développement de ça, va être prêt en décembre ou en janvier 2015. Donc il va fabriquer la mode que les gens vont attendre : les traces permettent de prédire le futur. Donc on a cette logique-là.

Vous avez peut-être entendu récemment — puisque tout ce que je vous raconte il y a des trucs d’actualité, mais d’actualité dans les quinze derniers jours qui se réfèrent à ça — vous avez vu qu’on dit que Disney va choisir les histoires qu’il va mettre en film avec une intelligence artificielle. « Intelligence artificielle » ça veut dire un système de calculs qui va essayer, à partir d’indices, de dire « eh bien ça, ça va marcher ». Voilà.

Petite pause. Respirez. Ça va ? Je ne vais pas trop vite ? J’essaye de balayer donc je suis forcé d’aller un peu plus vite. Vous avez des conférences comme ça toutes les semaines, donc ça va vous permettre de revenir sur chacun des thèmes que j’aborde avec, des fois, un angle différent, etc.

Confiance

Là je voudrais vous parler de la confiance. Le monde numérique est un monde auquel il faut absolument faire confiance. On n’a pas le choix et ça c’est grave, parce que la confiance ça se donne et là on s’impose d’avoir confiance.

Tous les matins mon ordinateur me dit : « Il y a des mises à jour ». Oui ! Est-ce que j’ai le choix de ne pas les faire ? Pas vraiment, donc je fais la mise à jour ; je fais confiance à mon ordinateur. Oui ! Sauf que vous entendez parler aussi qu’il y a des pirates, des hackeurs, des cyberguerres, des gens qui peuvent s’immiscer à l’intérieur des réseaux, se faire passer pour quelqu’un de confiance, c’est ce qu’on appelle le phishing, le hameçonnage. Vous recevez sans arrêt des mails disant « votre carte bleue est bloquée, il faut, pour la débloquer, que vous vous connectiez, que vous donniez votre mot de passe, votre code, etc. » Donc c’est un véritable problème d’avoir une société basée sur la confiance dont la réalité est que des gens peuvent détourner cette confiance. On y reviendra tout à l’heure sur la question des fausses nouvelles, des fake news, etc.

Est-ce qu’on a le contrôle sur ses appareils ou est-ce qu’on a juste la capacité à faire confiance ? Est-ce que les gens ont pu aller vérifier ? Est-ce que d’autres gens, pas forcément vous, ont pu aller vérifier que la nouvelle version du logiciel va réellement nous apporter des améliorations ? Qu’elle ne comporte pas des bugs ou des trous de sécurité plus importants que l’ancienne version ? On n’a pas le temps ! Il faut mettre à jour, il faut faire confiance !

Économie collaborative

La confiance c’est aussi la confiance entre les personnes. Et là, il y a un nouveau secteur qui s’est développé, qu’on a appelé l’économie collaborative, qui vise, en fait, à construire cette confiance.

Vous utilisez BlaBlaCar régulièrement j’imagine. Bon, eh bien il y a la confiance ; il y a la confiance de celui qui va être passager envers celui qui va conduire la voiture. Et puis il y a la confiance de celui qui conduit la voiture vers le fait que le passager ne va pas l’agresser, qu’il va le payer à la fin, etc. La plateforme elle-même sert là pour construire la confiance.

Drivy. Quand je prête ma voiture, eh bien en fait c’est la plateforme qui l’assure ; donc elle prend un pourcentage au passage et elle construit une économie pour mettre en place de la confiance. Ce qui explique par exemple que la MAIF, un assureur, a décidé de s’engager avec l’économie collaborative pour dire « eh bien voilà c’est assuré ces histoires-là » ; il y a de la confiance qui se construit.

Oui. C’est la bonne idée de l’économie collaborative.

Et après vous voyez bien que ça peut créer Airbnb qui provoque une augmentation des loyers insupportable puisque c’est plus intéressant de louer à la semaine que de louer à l’année. Donc les propriétaires vont se retourner vers des locations à la semaine qui vont expulser les gens des centres-ville.
C’est Uber pour lequel on voit bien que la confiance est assez limitée : les agressions de passagers Uber par des chauffeurs Uber sont non négligeables ; le suivi des trajets parfois nominatifs est non négligeable. Uber s’est vanté d’être capable de savoir pour quelques célébrités où est-ce qu’elles avaient passé la nuit.

Vous voyez ? Donc il y a tout un échange où la confiance peut être trahie à partir du moment où la plateforme qui construit la confiance pense d’abord à construire le portefeuille de ses actionnaires.

Commerce électronique

Le commerce c’est de la confiance ; la base du commerce c’est la confiance. C’est-à-dire il faut que je fasse confiance que l’objet qu’on me vend rend bien le service auquel je peux prétendre ; qu’il est vendu à un prix qui correspond à la moyenne des prix du marché ; que je vais bien être livré quand je fais une commande électronique, etc. Donc le commerce c’est la construction de la confiance.

Or aujourd’hui, on voit en fait se mettre en place toute une série de places de marché de commerce.

Un marchand comme Amazon n’est pas seulement là pour vendre des livres, mais il organise une place de marché dans laquelle chacun peut revendre ses livres d’occasion. La plupart des systèmes de commerce électronique font ça.

Et la dernière nouveauté c’est que le commerce électronique est en train de s’étendre, en fait, au-delà de ce qui était, disons, facile à faire : le livre pour Amazon, le livre c’est là qu’il y a le plus grand nombre de titres, cette fameuse longue traîne dont j’ai parlé au début, donc c’est pour un domaine donné ; en France il y a 300 à 400 000 livres disponibles et il y a 25 000 médicaments ; vous voyez, on est facteur 10, donc c’est non négligeable. Les livres c’était pratique parce que sur Amazon on pouvait avoir, puisque c’est électronique, les 30 000 livres de décrits et on pouvait acheter même s’il s’en vendait très peu.

Aujourd’hui, basé sur cette position de force, Amazon est en train de s’étendre. Il vient de racheter un Whhole Foods qui est un supermarché bio aux États-Unis – c’est l’équivalent de Bio c’ Bon en France –, gros supermarché pour livrer des légumes, commander des légumes et faire des livraisons rapides.

En face, Google vient de faire un accord avec Wallmart. Wallmart c’est, disons, Carrefour puissance deux. C’est plus gros que Carrefour à l’échelle du monde.

Donc la fusion : des entreprises qui font du commerce physique et puis des entreprises qui font des plateformes qui organisent la vente et la confiance en ligne sont en train de fusionner. Donc là vous voyez à nouveau que l’ensemble de nos activités – le commerce ça fait partie des choses qu’on fait quand même régulièrement – va devenir complètement imprégné de culture numérique.

Ça ne serait pas très grave s’il s’agissait de services, c’est-à-dire si les plateformes numériques étaient là pour nous rendre des services. Or, ce qui se passe, c’est qu’elles se servent des services qu’elles rendent pour faire la fameuse recommandation de la boisson gazéifiée que vous avez vue tout à l’heure entre les deux sportifs. Donc faire de la recommandation c’est vouloir influencer les gens.

Industrie de l’influence

Et ce qui se passe avec le numérique c’est qu’on construit une industrie de l’influence. Le terme industrie ici est très important. L’influence c’est normal. Tout cela pour influencer votre voisin ou votre voisine. Pour être amoureux, il faut influencer l’autre ; pour l’ensemble de nos activités : pour être prof eh bien il faut influencer les élèves, voilà, ça fait partie de l’influence et c’est humain ! C’est indispensable à la cohésion des groupes humains ; on cherche à s’influencer réciproquement.

Industrie c’est autre chose : c’est qu’on va remplacer cette influence qui est propre aux humains et donc qui dépend de leur personnalité, de leur volonté, de leurs désirs — toutes choses qui sont propres à chaque individu isolément — par les calculs, par la volonté de pointer à quel endroit, cette personne, je peux essayer de lui faire acheter quelque chose que pour l’instant elle ne sait même qu’elle veut acheter ? Quelle est la manière dont je vais pouvoir avoir sur elle un poids et un pouvoir ? Qu’est-ce que je vais faire, en sorte qu’elle revienne demain réutiliser le même site en permanence ? C’est ça l’industrie. Et ça, c’est tout le système de calcul des traces, d’où l’importance de la question de la vie privée, du fait que derrière on est tout le temps suivi.

Temps de cerveau disponible

Voix off : Le président de TF1 livrait sa conception du métier. Voici l’extrait de la polémique : « À la base le métier de TF1 c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Pour qu’un message publicitaire soit perçu il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre, pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible. » Maladroit diront certains. Non, Patrick Le Lay a bien relu et validé cet entretien avant la parution du livre [Les dirigeants face au changement].

Hervé Le Crosnier : C’est rare qu’un patron de média affirme aussi clairement qu’il est un des relais de l’industrie de l’influence. Que son métier c’est de faire en sorte que son spectateur… Et ce qui est vrai pour TF1 est vrai pour tous les médias, y compris les blogs, y compris Facebook ; tous les médias sont concernés par cette logique-là qui est : c’est un tiers qui paye. Donc il va falloir qu’il vous donne – vous ne payez pas, ça c’est intéressant, vous ne payez pas – par contre il y a bien quelqu’un qui paye et c’est un tiers. Donc c’est lui le vrai client.

Vous savez que dans toute économie ce qu’il faut c’est satisfaire le client ; pas satisfaire le tiers qui ne paye pas, satisfaire le client, donc lui proposer des gens, du temps de cerveau disponible ; pas du temps idiot parce que la phrase est rapide, mais TF1 fait un très bon travail pour arriver à avoir ce temps de cerveau disponible pour un certain type d’annonceurs ; les annonceurs de TF1 ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux du Monde, je ne sais pas pourquoi ! C’est parce que le cerveau rendu disponible n’est pas tout à fait le même non plus. Donc pour avoir ce temps de cerveau disponible il faut aussi que le média produise des choses de qualité ou, du moins, de la qualité adaptée au type de lectorat, d’auditeur, etc., qu’il vise. Donc c’est un vrai travail et nous, nous tous, ce qui nous intéresse, c’est la qualité. On oublie que cette qualité est faite en sorte pour que nous soyons là au moment de la pub. Et c’est ça qu’il faut absolument garder comme regard critique parce que ce qui change avec le numérique, c’est que les programmes de médias sont diffusés – ça vous plaît, ça ne vous plaît pas, vous zappez, vous allez sur la Cinq ou sur TF1 ce ne sont pas les mêmes donc voilà. Sur Internet c’est vous, vous comme personne unique.

Les torches de la liberté

Or cette idée que, comment dire, on va pouvoir vous influencer, on va pouvoir créer de nouveaux modes de vie, c’est la raison d’être de ce qu’on appelle les public relations. Là vous avez Edward Bernays qui est un des fondateurs de la notion de public relations et qu’est-ce qu’il a fait ? Il a inventé un truc qui s’appelle « Les torches de la liberté ». Ça c’est vraiment quelque chose d’extraordinaire. On est là en, je ne sais plus, 1924-25, j’ai oublié la date, et le jour de la Saint-Patrick, dans les rues de New-York, c’est la petite vidéo qu’il y a en bas, il fait défiler un groupe de jeunes femmes avec des fume-cigarettes, qu’elles vont allumer devant la presse qu’il avait convoquée. Toutes les méthodes sont là : il avait convoqué la presse, un groupe de femmes mannequins ou célébrités qui vont allumer une cigarette en disant : « La cigarette c’est la liberté ! » À l’époque les femmes ne fument pas ! D’un seul coup, du jour au lendemain, avec le buzz que ça a fait, le marché potentiel des cigarettiers a doublé. Au nom de la liberté ! Si vous regardez aujourd’hui les magasins qui vous vendent des cigarettes électroniques c’est « e-liberté », « liberté-clop », enfin c’est toujours ce même message que la consommation nouvelle va être de l’ordre de la liberté en oubliant de dire que c’est au service de… En l’occurrence, là c’était au service des marchands de tabac, avec toutes les conséquences dramatiques, 50 ans après qu’on peut avoir au niveau de la santé publique. Ils s’en moquent ! Ils s’en moquent pourquoi ? Parce que « ne mesurez pas l’opinion, faites-là ! » C’est le message de base des gens du marketing.

Opinion

Faire l’opinion c’est être capable de façonner, en fait, la pensée des individus. Donc même des choses aussi régressives que d’utiliser des cigarettes au quotidien va devenir non plus quelque chose qu’on fait machinalement parce qu’on est accro, c’est une liberté, ce sont « Les torches de la liberté ». Et les effets secondaires sur la société sont complètement négligés par les gens qui pratiquent l’influence.

Et l’Internet ?

Qu’est-ce qui se passe avec Internet ? J’aime beaucoup cette citation de, comment il s’appelle, Edwin Artz, c’était le responsable de la publicité chez Procter & Gamble ; Procter & Gamble c’est le plus gros groupe de chimie, ce sont des lessives, ce sont des choses comme ça, ce sont aussi des couches Pampers, enfin vous imaginez ! c’est un truc énorme de toute la chimie qui s’adresse aux individus, qu’on trouve dans les supermarchés. Et il dit : « Eh bien voilà, avec Internet — on est en 93, c’est visionnaire ce qu’il fait — avec Internet les gens resteront devant le poste au moment de la coupure publicitaire, parce que la publicité s’adressera à eux précisément. Si vous venez d’avoir un enfant et ça on le saura parce que ça laisse des traces, alors on va vous proposer des couches Pampers, bien évidemment, au moment de la publicité. »

Donc cette idée que l’individu va devenir soumis à une pression permanente mais qu’il va aimer ça, deuxième aspect important, il va aimer ça, il va aimer qu’on lui parle de choses qui lui plaisent à lui ; c’est le mot qu’utilisent aujourd’hui les grands opérateurs du système numérique c’est « je vais améliorer l’expérience utilisateur ; je vais vous donner la publicité que vous aimez. » Donc ça nous a donné ensuite la première publicité internet en 94, c’était marqué « cliquez ici ». Voilà m!

Je vais m’arrêter là pour faire une petite pause parce que je sens qu’il y a des yeux qui se ferment ; c’est le moment. On fait cinq minutes de pause et cinq minutes pour rentrer.

(Source: April)
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