Loi République numérique et écosystème du développement du logiciel libre


François Elie

Titre : La loi de République numérique et écosystème du développement du logiciel libre
Intervenant : François Elie
Lieu : JDEV 2017 – Marseille
Date : juillet 2017
Durée : 30 min 25
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Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : copie d’écran de la conférence
NB : transcription réalisée par nos soins. Les positions exprimées sont celles des intervenants et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

Transcription

Je me présente rapidement. Je suis président de l’ADULLACT1 qui est une association de collectivités, qui s’intéresse au développement de logiciels métiers libres depuis 15 ans. Parce que nous, la question du patrimoine du logiciel, on s’y intéresse de très près depuis 15 ans, parce qu’on achète le logiciel et on l’achète avec de l’argent public ; donc forcément, ça nous intéresse. On s’intéresse. La question de savoir non pas ce qu’on peut partager, mais ce qu’on devrait partager parce que c’est de l’argent public.J’ai commis aussi un petit livre chez Eyrolles qui s’appelle Économie du logiciel libre.

Principalement ce que nous avons fait, c’est d’abord monter, il y a 15 ans, une forge de partage qui s’appelle adullact dot net, .net, et puis nous avons suggéré à l’État de créer une forge pour l’État, Admisource2, qui depuis nous a été confiée et nous avons suggéré à l’Europe de créer Osor, donc la forge européenne de partage qui est maintenant noyée dans le méta-projet Joinup3.

Je vais essayer rapidement, pour ne pas traiter la question, de partir des principes, de partir des principes et essayer de réfléchir sur le rapport entre économie et numérique ce qui me permettra aussi de m’attaquer à des définitions.

On passerait rapidement sur la loi et puis essayer de comprendre ce qui va venir et ce qu’il faut faire et je terminerais sur le type de forge qu’il nous faudra.

Économie et numérique

Qu’est-ce que le numérique ? Question qu’on ne se pose jamais, principalement parce que le mot « numérique » est fait pour cacher ce que c’est. Il a été inventé pour dissimuler et pour penser que nous allons, derrière le numérique, cacher des choses formidables. En réalité, nous sommes en train de quitter le monde platonicien où la copie est moins bien que l’original. Dans le monde du numérique la copie est identique à l’original et il y a une conséquence formidable, c’est que les coûts de distribution marginaux sont nuls. Ça ne veut pas dire que le prix est nul, parce qu’il faut produire les objets, mais on pourrait ne produire les objets numériques qu’une fois. La seule chose qui nous en empêche, ce sont des problèmes juridiques. Mais si nous voulions produire tous les contenus ou les objets numériques une seule fois, nous pourrions le faire. C’est un choix, un choix politique.

Nous avons le choix de rester dans le monde des choses. Pour rester dans le monde des choses, il faut utiliser la loi pour empêcher les gens de partager. Il faut faire croire, par exemple, que copier c’est toujours très, très mal. Et on pourra bâtir dessus, dans ce monde numérique resté dans les choses, des super business modèles très juteux avec des marges formidables. Je ne sais pas si vous imaginez les marges que font les fabricants de suites bureautiques propriétaires, mais c’est quand même la fête !

Et puis nous pourrions sortir du monde des choses : on finance une fois, on partage, et de la valeur se crée dessus. C’est le modèle de la science.

Alors cela nous renvoie à la question de l’économie et des féodalités. Le gratuit, en fait, ce gratuit qui fascine : comment faire de l’argent avec du gratuit ? Mais c’est très simple ! Le gratuit c’est l’espace public. Récemment le maire de Dunkerque, il y a quelques jours, vient de décider que pour remplir les bus payés avec de l’argent public, eh bien l’accès aux bus sera gratuit. Les bancs publics se déplacent à Dunkerque ; c’est un choix politique.

Donc la question est de savoir où est l’espace public, les biens libres et puis quels sont les ponts sur lesquels on veut faire sauter les péages. Dans les modèles féodaux, on paye à tous les ponts. Et il y a un moment dans l’histoire de l’économie où on s’est rendu compte que c’était plus rentable, c’était plus efficace de laisser les gens circuler librement sur les ponts parce que ça créait des externalités positives bien plus intéressantes ; les impacts indirects dont on parlait tout à l’heure.

Donc tout ce qui est valorisation à très court terme est extrêmement dangereux parce que ça vous fait rentrer dans une économie de ponts à péage au lieu de laisser la circulation sur les ponts. Ce qui nous menace donc c’est le retour des féodalités, alors sous des formes différentes : ce ne sont plus des ponts à péage, ce sont des passages obligés. Vous savez, des logiciels qu’on est obligé d’utiliser — mais on n’est pas obligé ! C’est un choix ! — avec des risques de tyrannie.

Alors j’en viens justement à la question qu’est-ce que la République ? La République c’est précisément une certaine idée du bien commun. J’aurais pu raccourcir le titre de la présentation en disant la République c’est un écosystème de liberté ; c’est la construction d’un monde qui est entre nous et, par conséquent, regardons la fusion entre ces deux questions du numérique et de la République.

Quid de la loi ?

Justement, quelle histoire dans ce rapport entre la loi et le logiciel libre ? En fait ça commence, ce que j’appelle la grande époque, à la fin du siècle dernier 1999-2001-2002, des projets de loi avec des sénateurs, comme le sénateur Laffitte, qui ont une idée folle : nous devrions, les administrations françaises, l’État, devraient s’obliger — non pas contraindre les administrations, non, s’obliger parce que c’est de l’argent public — à n’utiliser que du logiciel libre. Je vais citer un extrait de leur proposition de loi : « L’usage par les administrations publiques de logiciels libres sera obligatoire. Toute utilisation de logiciel propriétaire sera soumise, donc, à une autorisation ». C’est révolutionnaire ! 1999. C’était dans l’esprit du rapport Carcenac sur une administration citoyenne. Eh bien cette grande époque se termine avec la définition dans la loi sur la confiance sur l’économie numérique du format ouvert4.

Et après, il y a une époque plus pénible, une sorte de recul qui nous laisse à penser que eh bien on aura perdu la partie. C’est à l’occasion d’effets de bord dans les débats sur DADVSI et HADOPI, ce travail sémantique de sape sur « copier c’est mal », qui est une catastrophe dans le monde du numérique parce que justement les objets sont faits pour être partagés comme des idées et ceux qui voulaient rester dans le monde des choses se sont arrangés pour que ce soit mal de télécharger ! C’est absurde ! C’est catastrophique ! Et on a essayé de dire aux parlementaires mais vous êtes fous, le peer to peer ce n’est pas fait pour pirater, c’est fait pour équilibrer les réseaux, vous savez c’est technique.

Le combat est juridique et en 2000 dans un éditorial de La Recherche, Jean-claude Guédon comparait ça avec la réaction nobiliaire, pendant la Révolution française. La seule chose qui leur reste, la loi, durcie, crispée. Ils vont s’attacher au droit.

Et puis le monde bascule, c’est la loi ESR [loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche] où dans un article qu’il faudrait peut-être rappeler « Les logiciels libres sont utilisés en priorité ». Je répète « les logiciels libres sont utilisés en priorité »5 ; après il y a la loi et puis il y a son application, mais c’est un moment de bascule. C’est le moment où la grande époque revient et on recommence à avoir confiance.

La loi d’octobre 2016, pour une République numérique, va rassurer, d’une certaine façon, ceux qui s’intéressent à l’usage de l’argent public. Je salue le projet PLUME6 qui avait les mêmes préoccupations que nous. Je suis un simple citoyen et je m’inquiète : mais qu’est-ce qu’on fait avec l’argent public ? C’est de l’argent public ! Et concernant les écrits et données financés au moins pour moitié avec de l’argent public s’ensuit un certain nombre de conséquences qui sont liées non pas à la nature du logiciel, qui sont liées à la nature de l’argent public qui ne devrait payer qu’une fois.

Je rappelle, enfin vous le savez mieux que moi, que l’argent public paye plusieurs fois pour les publications. Il paraît qu’on est obligé de payer à des éditeurs le droit de relire ses propres travaux ! Enfin ça, je passe.

Le rôle du Livre blanc7 a été important pour essayer de sensibiliser sur le terrain.

Et puis il y a un encouragement. Alors ce n’est pas une obligation. « Les administrations encouragent », ce n’est pas prioritaire, mais « encouragent l’utilisation des logiciels libres et des formats ouverts ». Après, il faudra que ça percole et que ça descende dans les esprits mais c’est déjà quelque chose d’extrêmement important.

Est-ce qu’on est sur la bonne voie ? Ce qui serait dommage c’est de s’imaginer qu’il y a un changement en parlant d’open science. En fait, la science, c’est ouvert. Il se trouve que j’enseigne la philosophie pour manger et tous les ans, en septembre, j’explique à mes élèves que Pythagore interdisait à ses disciples de diffuser les théorèmes et leurs démonstrations. Les mathématiques étaient propriétaires. Et puis un jour, des philosophes ont eu cette idée bizarre : ce qui est universel appartient à tous. Et ils ont livré le grand secret ; et le grand secret c’est qu’il n’y a pas de secret. Le grand secret c’est que tout le monde peut faire des mathématiques.

Alors si vous voulez comprendre ce que c’est que le logiciel libre, c’est simple : c’est comme des mathématiques. On a les quatre libertés du logiciel libre sur les mathématiques depuis 25 siècles : on peut étudier, on peut modifier, on peut améliorer si on le peut, enfin voilà !

Je vous ai mis un petit dessin de l’allégorie de la caverne pour vous rappeler que si on ne libère pas le savoir, on ira derrière le petit mur pour faire des marionnettes et pour projeter des ombres dans le fond de la caverne. Si on ne libère pas le savoir, ce sera du pouvoir. C’est tout !

L’analogie avec les mathématiques est précisément utilisée par Donald Knuth quand il va écrire au Bureau américain des brevets pour dire mais vous êtes fous : mettre des brevets sur des logiciels ! Vous savez ce que vous faites ? Vous mettez des brevets sur les mathématiques. On ne peut plus faire de mathématiques s’il y a des brevets. C’est de la folie !

Je me rappelle avec émotion, 2005, la bataille au Parlement européen de Michel Rocard. On a échappé à la catastrophe : des brevets logiciels en Europe. Moi j’aurais arrêté de faire de l’informatique même en amateur ; j’aurais fait mon jardin !

On a pourtant des exemples en France de cette idée. Ça c’est Arago, le Daguerréotype. Il a trouvé ça sympa cette invention : il a acheté le brevet et il l’a donné au monde. Voilà ce que devrait faire l’État : libérer le savoir.

J’en viens sur la transition numérique, sur ce concept un peu ambigu. Tout le monde parle de transition numérique. Mauvais moment à passer, petite turbulence, mais, en réalité, c’est un concept qui peut-être dangereux. Ça peut camoufler, en fait, des bifurcations ; une transition c’est peut-être un changement de phases ; ça peut être quelque chose d’extrêmement changeant. Cela peut nous affaiblir devant les risques de nous dire qu’il suffit d’attendre. C’est un peu comme le progrès, si vous attendez le progrès, vous aurez la décadence ! Il faut faire. Mais faire est-ce que c’est simplement faire du numérique ? Non ! La question c’est pour aller où ? Et donc attention à la question de la transition numérique. Tout le monde en parle et précisément c’est dangereux. Si on utilise tous le même mot pour ne pas du tout désigner la même direction.

J’en reviens à mes deux scénarios. Le pire ce serait de rester dans le monde des choses dans cette transition numérique. On va habiller le monde de numérique, mais on reste dans le même monde où on ne peut pas partager les choses, parce que les sandwiches on est obligé de les partager alors que les idées, des objets dont les copies sont identiques à l’original, peuvent être diffusées. Et si nous restons dans le monde des choses, nous allons laisser des puissances privées exploiter le numérique à leur profit, même en utilisant quelquefois les résultats de la recherche publique, et nous comporter, nous, en consommateurs. J’ai entendu il y a quelques jours des gens importants au ministère de l’Éducation nationale qui disaient : « Ah, on ne peut pas utiliser des plateformes libres parce qu’on n’a pas les moyens d’acheter ; on ne peut pas, ça n’existe pas ; il n’y a personne qui fait une offre de 500 000 machines. » Je leur dis : « Mais arrêtez de vous comporter en consommateurs. Si vous faites un appel d’offres “nous voulons un million de machines sous Linux”, vous aurez quelqu’un qui va répondre. C’est la demande qui crée l’offre parfois, lorsqu’un client est un peu puissant ou un peu conscient de son pouvoir. » Et si nous ne voulons pas que nos enfants se comportent en consommateurs à l’école eh bien il faut donner l’exemple.

Et puis il y a le meilleur. Nous pourrions exploiter le numérique pour produire des biens communs — du bien commun avec un « s », ils sont plusieurs — et encourager la création de valeur par leur exploitation libre. Ce n’est pas sur les objets qu’on libère qu’il faut faire de la valeur, c’est encourager la valeur qu’on fait dessus, comme en mathématiques. Moi j’ai des élèves qui veulent gagner de l’argent, alors ils ne font pas de philosophie, ils font plutôt des sciences et ils espèrent faire de la valeur sur des maths libres.

Produire donc des externalités positives.

Certains désespèrent de l’État, certains même s’estiment être propriétaires des biens communs, alors que c’est à l’État de se comporter comme un acteur public qui doit jardiner le bien commun et je me rappelle avec émotion d’avoir compris ça dans la doc de mon premier GPS. Il y avait une FAQ et puis il y avait une question : « Est-ce qu’il faut payer pour utiliser les signaux des satellites GPS ? » Et la réponse c’était : « Non, c’est gratuit parce que ça a déjà été payé par les contribuables américains ». D’accord ! C’est déjà payé !

Ce qui m’a permis ensuite de lancer la formule : un logiciel libre est gratuit une fois qu’il a été payé. Mais on ne paye qu’une fois.

Je constate aussi le syndrome de Stockholm, vous savez ce syndrome qui prend l’otage qui devient amoureux de son geôlier. Il y a une course formidable sur les usages ; il y a beaucoup de gens qui ont intérêt à ce que les politiques parlent des usages ; on encourage les usages. On ne sait pas ce qu’on fait. Ah ! il faut travailler sur les usages ! Et une fascination pour les pillards qui payent peu d’impôts. Je ne sais pas du tout ce que ce serait s’il y avait un des membres des GAFAM qui était français, mais je pense que ça ne changerait rien du tout à l’économie française, parce qu’on confond l’enrichissement personnel, la capitalisation boursière, avec la création de valeur socialement utile. Je vous rappelle la deuxième partie de la phrase de l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme, enfin la déclaration de 1789 : « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Nous faisons des différences, bien sûr, mais celui qu’on doit encourager, valoriser, promouvoir, c’est celui qui crée une valeur socialement utile. Si c’est simplement pour qu’il fasse de l’argent, eh bien on peut peut-être même le décourager !

Il faut aller plus loin

Mais je crois qu’il faut aller plus loin. Avoir des principes simples autour de l’argent public et la création de valeur. Une république se doit de faire les choses et une authentique République numérique devrait s’obliger, ce n’est pas une contrainte c’est une obligation, une ardente obligation, devrait s’obliger à n’utiliser que du logiciel libre pour son administration par respect, simplement, pour l’argent qui vient des poches des contribuables et ne produire, avec l’argent public, que des ressources libres. Sinon ? Sinon soit elle n’est plus une république, soit elle n’a rien compris au numérique, soit les deux !

J’en viens peut-être au cœur de la question. Nous ça fait quinze ans qu’on réfléchit aux forges parce que cette question du patrimoine est importante. La forge réunit des communautés, mais il faudrait aller beaucoup plus loin, pas simplement sur les communautés de développement. Je rêve de forges qui soient des places de marché, qui soient des circulations de valeur, où l’on achète du code, où on valorise, où on échange, où on documente, où on traduise, où on promeuve, bref des places de marché, exactement comme les ponts au Moyen Âge qui ont été libérés se sont transformés en marchés. C’est autour des ponts que se sont construits les villes et les marchés. Passons au stade de forges qui ne soient pas simplement des dépôts, mais des marchés. Ça nous évitera la captation stérile de valeur que les gens craignent en déposant du code et cela permettra des fertilisations. Ça permettra aussi de résoudre deux problèmes qui se posent dans l’écosystème du logiciel libre. Je n’ai pas le temps, mais je vais rapidement décrire ces deux problèmes :

  • il y a trop de travail non payé. Vous savez il y a des abeilles qui font le miel, il y a des apiculteurs qui le vendent et puis ça agace un peu les abeilles. Il y a des gens qui contribuent et d’autres qui sont rétribués et il y a un moment ça agace ceux qui continuent à manger des pizzas en codant ;
  • et puis le code produit beaucoup de services et le service produit très peu de code. La roue tourne très, très mal ; chaque fois qu’un prestataire produit du code sur une souche libre, il fait un fork. C’est une catastrophe ! Et donc il va falloir réapprendre à faire tourner la roue pour qu’elle soit vertueuse et pour non pas faire diverger la valeur, mais la faire converger. Et des forges comme places de marché permettraient de résoudre ces deux problèmes en même temps.

Voilà, j’en ai terminé. Merci de votre attention.

[Applaudissements]

Questions du public

Organisateur : On va prendre quelques questions.

Public : Bonjour. Merci pour votre très intéressante présentation dont je partage le point de vue. Je voulais demander à la salle ici présente combien d’entre vous avez assisté à des ateliers et des présentations sur des outils logiciel libre ? Maintenant combien d’entre vous ont assisté à des présentations d’outils de logiciels propriétaires au cours de ces journées ? Voilà ! [Impossible de faire une comparaison, car la salle n’est pas encadrée par le cameraman, Ndt]. Je veux juste aussi dire aujourd’hui on a des tas de mouvements, des gens qui militent pour qu’il y ait de l’open data, des sociétés qui font des tas de choses autour de l’open data qui arrivent à faire de la valeur, donc je pense qu’effectivement le fait de pouvoir diffuser son code, on est des gros utilisateurs de logiciels libres, on en utilise beaucoup, on n’est pas obligés d’utiliser que ça, mais on en utilise beaucoup, donc on est contents aussi de contribuer à l’écosystème, de mettre notre travail, de le publier et voilà !

Public : Vous en avez assez peu parlé. J’ai cru comprendre qu’il y avait un projet de loi qui s’appelait République numérique et qu’il y avait des nouvelles licences autour de licences ouvertes ou open licence, et je n’arrive pas à retrouver le texte, donc ça m’embête, mais il me semble avoir vu qu’il y avait vraiment une volonté récente d’aller vers l’open data et dans cette section sur l’open data, il y avait une ligne qui disait qu’il était définitivement admis que tout code était considéré comme un document administratif, qu’il était du coup ouvert et que quand on produisait du logiciel à plus de 50 % avec de l’argent public il n’y avait plus tellement de choix sur le fait s’il était ouvert ou pas, mais plutôt quelle licence on choisissait pour l’ouvrir, mais ça s’arrêtait là quoi.

François Elie : Un mot sur ces deux points. D’abord il n’y a pas grand-chose de nouveau sur la question de l’open data parce que, d’une certaine façon, dans le montage des plateformes data.gouv.fr, il y avait déjà un usage qui était que certaines licences étaient plus favorables que d’autres.

Après, sur la question du logiciel, ça ne concerne que les logiciels qui fournissent des documents administratifs et donc la loi demande à ce que dans les échanges entre administrations il n’y ait pas de barrière dans la transmission des logiciels ; mais ça n’impacte pas les logiciels de la recherche sauf si on interprète ce qui concerne l’information scientifique et si on interprète les logiciels comme des écrits, mais ça ce n’est pas sûr ! Ce n’est pas sûr que le juriste accepterait qu’un logiciel soit un écrit au sens de publication scientifique. Voilà ! Je ne l’ai pas traité parce que c’était un peu à côté du sujet.

Public : Bonjour. Il y a la diffusion du code, mais il y a aussi l’exécution du code. En début de JDEV on a assisté à un exposé des services Amazon. Là ils ne sont pas dans une démarche gratuite et libre et j’ai l’impression que c’est un peu le verrou qui nous guette.

François Elie : C’est ce qui se cache derrière le nom marketing de cloud. Ce que j’ai appelé une sorte de disparition du logiciel « ne vous inquiétez pas ça va bien se passer, oubliez le logiciel ». Un jour Richard Stallman disait que ça ne l’intéressait pas de savoir si le logiciel qui tournait dans son grille-pain ou son micro-ondes était libre. Moi si, ça m’intéresse ! Parce que aujourd’hui nous avons des téléphones, nous avons des machines qui sont comme des grille-pains : on ne sait pas ce qui tourne dedans. Et effectivement, du logiciel va être utilisé dont on ne sait pas, juridiquement, quel est son statut. Il y a des évolutions des licences, justement très intéressantes, pour que l’exécution du code à distance, sur un serveur, contraigne celui qui l’exécute à un certain nombre d’obligations de publication de code, etc. Et donc, il faut regarder de près les licences, pas simplement dans l’environnement de promotion du développement, mais aussi dans les instances d’exécution du code et dans les situations d’exécution. Et là aussi, effectivement, la licence va avoir un impact sur les libertés d’utilisateurs et de ceux qui pourront faire évoluer la souche. C’est très important.

Public : Bonjour. Vous avez comparé les forges logicielles un peu à des places de marché. Je n’ai pas fait l’atelier « je code, je diffuse mon code, comment, etc. ». Moi je me pose la question de est-ce que finalement la multiplicité de toutes ces forges — tout à l’heure il y a le CNRS qui nous a parlé de sa volonté de faire une forge, il y a Inria qui a sa forge, il y a SourceSup, enfin il y en a plein de forges, même au niveau local — est-ce que finalement ce n’est pas un frein à la diffusion de la connaissance, toutes ces multiplicités de forges ?

François Elie : Je n’ai pas décrit les forges comme des places de marché. J’ai voulu dire qu’il fallait faire des forges comme places de marché et évidemment faire forge commune. Si j’avais eu plus de temps j’aurais décrit ; en fait historiquement, dans le logiciel libre et dans d’autres domaines aussi il y a trois communautés : communauté initiale de développeurs, communauté ensuite de marchands et ensuite communauté d’utilisateurs. Moi je représente principalement les communautés d’utilisateurs d’argent public dans les collectivités et nous aussi on a envie de faire communauté pour payer moins cher. Mais ces trois communautés font des forges différentes. Vous avez les forges de développeurs. Vous avez des forges comme la Fondation Apache qui a sa forge entre industriels et puis nous avons des forges argent public. Faisons forge commune et faisons des forges places de marché. Et effectivement, plutôt que de faire sa forge, sa licence, faisons forge commune et essayons de capitaliser sur ce qui a été fait. J’appelle de mes vœux à tous ceux qui voudraient faire forge commune, bien sûr, surtout autour de l’argent public.

Public : Bonjour. Merci pour ce raisonnement qui est, je trouve, très bien édifié. Il y a quelque chose qui, par contre, moi me pose question c’est lorsque vous avez parlé de ce cercle non vertueux du travail non payé entre code et service, et service qui ne revient pas vers le code, et vous avez dit une phrase disant que les forges viennent résoudre ce problème et je voudrais bien avoir des explications un peu plus là-dessus.

François Elie : Je vais très rapidement. Je réfléchis à ce qui s’est passé dans le conflit entre free software et open source. Principalement vous avez des gens qui ne pensaient pas à l’économie et puis qui ont découvert qu’on pouvait faire beaucoup d’argent avec leur code. Au début ça ne leur pose pas de question et ensuite ça les agace un peu. Contribution ne rime pas avec rétribution. Comment résoudre ce cercle vertueux ? Pas du tout nécessairement en valorisant et en achetant toute production de code : des gens qui ont envie d’avoir la liberté de faire ce qu’ils veulent sans avoir à être enchaînés sur un clavier avec un cahier des charges. Par contre on pourrait inventer des systèmes de valorisation rétroactive liée à la qualité des souches. On pourrait imaginer des systèmes de métrique sur les forges qui permettent de rétribuer, après coup, les gens dont le code est bien utilisé, réutilisé, diffusé, de qualité, etc. Et donc on pourrait très bien imaginer que le travail que je fais en codant soit une sorte d’investissement qui puisse un jour me rapporter quelque chose. Il s’agit ici de trouver des nouvelles métriques permettant de valoriser autrement le travail, parce que, pour l’instant, on est en train de décourager, de tuer la poule aux œufs d’or, d’assécher ceux qui pourtant produisent la valeur. Donc les abeilles ont envie de se révolter contre les apiculteurs et il faut rapidement les faire se réconcilier. C’est la même menace dans le monde réel : il faut chasser le Roundup. Voilà !

Public : Bonjour. Merci pour votre présentation. Je profite de l’occasion pour demander concrètement que font nos établissements pour contribuer à l’utilisation que nous faisons. En tant que développeurs, dans nos applications, on est amenés à utiliser très souvent des librairies, des projets ; bien évidemment on sait, je sais qu’il y a la partie contribuer en tant que développeur au projet libre, mais que font nos établissements ? Est-ce qu’ils contribuent financièrement ? Voilà, c’est la question que je me pose.

[François Elie indique d’un geste qu’il n’a pas de réponse]

Évidemment ce n’est pas vous qui détenez la réponse, mais je profite de l’occasion pour, lors des passages de marchés, comment tout ça se traduit concrètement ?

François Elie : Je ne peux pas répondre ! [Rire jaune].

Présentateur : Merci beaucoup. Merci pour cet exposé très clair.

[Applaudissements]

(Source: April)
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