2015, l’année du cinéma libre ?

On ne cesse de le constater, le mouvement de la culture libre est en pleine évolution. Musique, bande dessinée, photographie, jeu vidéo, … beaucoup de domaines de l’art voient régulièrement de nouveaux auteurs adopter les valeurs du libre, et de nouveaux projets libres faire leur apparition.
Cependant, un domaine a jusque-là généré plus de scepticisme que d’engouement parmi les libristes : le cinéma.
En effet, si la musique ou la photographie libres, souvent l’œuvre d’une seule ou d’un petit groupe de personnes, parviennent tant bien que mal à se frayer un chemin dans une économie défavorable à l’émergence de valeurs libres, il en est tout autre du cinéma, qui nécessite généralement un investissement humain et financier important. Pour cette raison, beaucoup de libristes ont encore du mal à imaginer la possibilité d’une quelconque remise en cause de la domination des géants de l’industrie, et de leurs règles autoritaires, sur la culture cinématographique.

logo DFCW

Pourtant, ce début d’année 2015 donne de bons espoirs quant à l’essor d’une culture cinématographique libre :

  • l’année dernière, la Fondation Blender démarrait le travail sur son 6ème court métrage libre, qu’elle compte sortir dans quelques mois ;
  • puis c’était au tour des studios Urchn de rappeler leur engagement pour le libre en publiant fin décembre une vidéo libre de promotion du logiciel libre, pour le compte de la FSF ;
  • enfin, des opérations de financement participatif, pour les projets de films libres ZeMarmot et Orang-U, ont vu le jour le mois dernier.

Au total, ce ne sont pas moins de 6 projets de cinéma libre qui seront actifs au cours de cette année 2015, du jamais vu dans l’histoire du cinéma libre. Petit tour d’horizon.

Sommaire

Les projets en campagne

ZeMarmot

Annoncé dans les journaux, évoqué et ré-évoqué en dépêche, le projet ZeMarmot n’est plus à présenter. Lancé par Jehan et Aryeom, respectivement développeur et graphiste, chapeauté par l’association LILA et l’AMMD, dont les musiciens réaliseront la musique, ce projet est un des plus ambitieux jamais annoncé dans le monde du cinéma libre.

Marmotte

En effet :

  • il s’agira d’un film d’animation 2D en dessin bitmap ;
  • il sera totalement sous licence libre, musique comprise ;
  • l’intégralité des sources sera publiée sous licence libre, musique comprise ;
  • il sera réalisé entièrement avec des logiciels libres, musique comprise ;
  • le projet est porté par des libristes engagés, dont les contributions au monde du libre, tant culturelles que logicielles, ne sont plus à démontrer (BD Wilber & Co et Calendrier du Libre, contributions à GIMP et Blender, innombrables créations de l’AMMD telles que Sebkha-Chott et Le Grand Corvidé…) ;
  • des mises à jour seront publiées sur le blog du projet au cours de l’avancement de celui-ci ;
  • bien que ce ne soit pas l’objectif principal, la réalisation de ce film mènera à l’amélioration de logiciels libres (comme GIMP) et de documentations libres ;
  • l’AMMD prenant part à l’aventure, il se pourrait que du matériel libre soit également utilisé ;
  • le film sera sous double licence CC By-SA 4.0 / Licence Art Libre, permettant de faire connaître un peu plus largement les valeurs humanistes de l’Art Libre ;
  • selon les résultats du financement, il pourrait s’agir d’un court métrage ou d’un moyen métrage de 45 minutes.

Bref, ZeMarmot pourrait bien être le premier projet cinématographique de cette envergure à être aussi profondément ancré dans l’esprit du libre.

ZeMarmot_Crowdfunding

Si Jehan et Aryeom arrivent à compléter l’objectif de leur campagne de dons à l’issue des 9 jours restant, ils pourront alors vous raconter, librement, les aventures d’une marmotte qui traverse le vaste monde à la recherche du meilleur endroit pour dormir.

Morevna

Blender n’est pas le seul logiciel de création artistique à bénéficier d’œuvres libres pour l’améliorer et en faire la promotion ! En 2008, des membres de la communauté Synfig préparaient les bases du projet Morevna. Le but de ce projet est de créer une série de petits épisodes d’animation 2D vectorielle, racontant, dans un style anime/manga, une aventure inspirée du conte russe Maria Morevna, et prenant place dans un futur cyberpunk post-apocalyptique. En 2012, une première démo fut publiée, mais celle-ci était sous CC By-NC-SA, notamment parce que la musique choisie était sous cette licence, ce qui a généré beaucoup de critiques au sein de la communauté. Les responsables du projet ont depuis corrigé le tir, choisissant une licence CC By 3.0 pour le projet, et publiant sous cette licence la partie vidéo et les sources vidéo de la démo. En janvier 2015, des contributeurs de la communauté Synfig ont annoncé travailler sur un nouvel épisode du projet Morevna, et en février 2015, une campagne de dons était lancée sur Patreon.

artwork du projet Morevna

La communauté semble très motivée et le site du projet est souvent enrichi de nouvelles créations. Cependant, celle-ci a besoin de financement pour être en mesure d’assurer un travail régulier. La campagne de financement sur Patreon comporte actuellement quatre objectifs, pour des jalons allant de 300 à 4 000 $ /mois : la publication hebdomadaire d’un rapport d’avancement du projet, la rémunération d’un artiste à temps plein, la publication mensuelle de rapports d’avancement en vidéo, et l’embauche de deux artistes à temps plein.

Note 1 : Patreon est un site de crowdfunding fonctionnant sur un modèle de mécénat, à opposer au modèle de campagnes à durée limitée de Kickstarter ou Indiegogo. Les participants financent des travaux en effectuant des micro-dons réguliers (mensuels), et les travaux promis sont publiés quand le jalon est atteint. Il n’y a pas de limite de temps, ce qui en fait une plateforme plutôt adaptée à des productions régulières et des projets sur le long terme.

Note 2 : Bien que Patreon soit la plateforme choisie pour le projet Morevna, le développement de Synfig a été financé avec succès en 2013 et 2014 via des campagnes de dons classiques sur Indiegogo.

Lunatics

« À quoi ressembleraient les vies des premiers colons spatiaux ? » Telle est la question que se sont posés les libristes et passionnés d’exploration spatiale Terry Hancock et Rosalyn Hunter avant de lancer un projet de websérie vidéo humoristique futuriste mettant en scène les premiers habitants d’une colonie lunaire, et rompant avec les mythes et les clichés du genre. C’est le projet Lunatics, annoncé en 2010 dans le FSM (pas le Flying Spaghetti Monster mais le Free Software Magazine, dont Terry Hancock est co-rédacteur). Cette websérie devrait être composée de 18 épisodes d’animation 3D sous CC By-SA, et réalisés principalement à l’aide de logiciels libres tels que Blender, GIMP, Inkscape ou encore Synfig. Quatre campagnes ont été lancées sur Kickstarter en 2011, 2012 et 2013, pour couvrir le financement des différents aspects du projet, mais seulement une d’entre elles fut un succès. En août 2014, une une campagne de dons réguliers, plus adaptée au financement de projets de ce type, est alors lancée sur Patreon.

Affiche du premier épisode : "No Children in Space"

Les objectifs sont les suivants : réaliser 7 premiers épisodes, d’environ 15 à 30 minutes chacun, pour la saison 1 de la série. La campagne comporte 6 jalons, allant de 1000 $ par épisode, pour assurer la faisabilité du projet, et augmentant au fur et à mesure pour accélérer le rythme de développement jusqu’à 100 000 $ par épisode, somme qui permettrait de réaliser les 18 épisodes de la série en un an. Les membres du projet ont déjà préparé un scénario, des storyboards, des artworks, des modèles de personnages, et de décors, et des épisodes en narration audio. Mais le projet avance lentement et les membres ont besoin des contributions extérieures (financières ou autres) pour le faire avancer plus rapidement. Le leitmotiv des Lunatics ? “Il faut bien quelqu’un de suffisamment cinglé pour partir en premier !”.

Les projets en cours

Orang-U

Orang-U est un projet de film burlesque dont la campagne de financement vient tout juste de se terminer avec succès. Porté par une équipe de libristes issus d’organisations telles que Creative Commons et la FSF, et notamment des acteurs du libre tels que Matt Lee et Rob Myers, ce projet a comme particularité d’être un film avec acteurs costumes et décors, et non un film d’animation comme l’ont été la plupart des gros projets de films libres réalisés jusqu’alors. Ce long métrage de 90 minutes racontera l’histoire d’un étudiant de Boston qui décide de sécher les cours et d’envoyer un orang-outan étudier à sa place. Il sera publié sous licence CC By-SA 4.0.

Affiche du film Orang-U

Orang-U: An Ape Goes To College (Orang-U : Un singe à l’Université) a fait l’objet d’un journal sur LinuxFr.org.

Projet Gooseberry : Pilote/Cosmos Laundromat

Après Elephants Dream (projet Orange), Big Buck Bunny (projet Peach), Sintel (projet Durian) et Tears of Steel (projet Mango), voici Cosmos Laundromat, le 5ème Open Movie Project de la Blender Foundation. Initié sous le nom de projet Gooseberry, évoqué plusieurs fois sur LinuxFr.org, ce projet de film libre, dont le but est de promouvoir et d’améliorer le logiciel de modélisation 3D et d’animation Blender, devait à l’origine donner naissance à un long métrage. La campagne de financement instaurée l’année dernière n’ayant pas suffit à rassembler les 3,5 millions d’euros nécessaires à la mise sur pied d’un projet d’une telle envergure, c’est un court-métrage qui a été initié. Celui-ci est en cours de réalisation et devrait sortir prochainement, sous licence CC By 4.0. Les personnes ayant souscrit à l’offre de dépôt “Blender Cloud” mise en place pour financer le projet peuvent d’ores et déjà avoir un aperçu de l’évolution de celui-ci (et accéder en avant-première à des bonus, tels que des tutoriels ou le court-métrage d’animation Monkaa publié il y a peu), et bénéficient d’une remise sur les pré-commandes de copies physiques du film. Quant aux autres donateurs, ils ont déjà pu constater les bénéfices indirects de leur financement avec les versions 2.71, 2.72, 2.73 et 2.74 de Blender, bourrées de nouvelles fonctionnalités et d’améliorations diverses, conséquences de l’accélération du rythme de développement de Blender rendu possible par cet Open Movie Project.

project gooseberry header

À noter que ce 5ème projet fait cette fois intervenir des développeurs, graphistes, animateurs et scénaristes du monde entier et est soutenu par des entreprises telles que Intel, Valve et Qarnot Computing, ainsi que les fonds culturels européens et néerlandais. Et bien que la première campagne de dons du projet Gooseberry n’ait pas eu le succès escompté, la possibilité d’extension de Cosmos Laundromat via un second projet n’est pas exclue, si la prochaine campagne atteint son objectif.

Seder Masochism

En 2012, quelques mois après le succès de sa campagne de dons sur Kickstarter, la célèbre dessinatrice Nina Paley a commencé à travailler sur son deuxième long métrage, Seder Masochism. Comme son précédent succès Sita Sings The Blues, Seder Masochism sera une comédie musicale en animation vectorielle. Il devrait raconter l’histoire de l’Exode biblique avec le même humour provocateur et la même ironie mordante utilisés dans Sita Sings The Blues pour raconter le Ramayana. Une fois le film fini, Nina Paley lancera une seconde campagne de dons (probablement sur Kickstarter également) afin de financer la distribution du film, et publiera celui-ci sous licence libre (très certainement une CC By-SA).

passover satyr

Ce gros projet a pour particularité d’être réalisé presque entièrement par une seule personne, et de nécessiter un budget (pour l’instant) très bas. On lui reprochera cependant deux choses. D’une part, comme pour Sita Sings The Blues, Seder Masochism utilisera pour sa bande son des musiques non-libres, ou au statut juridique peu clair, ce qui pourrait bien être source de problèmes au moment de la sortie du film. D’autre part, bien que Nina Paley se soit montrée intéressée dernièrement par certains logiciels d’animation vectorielle libre (notamment Synfig), ce film sera réalisé comme son prédécesseur à l’aide de la technologie Flash, et les sources publiées seront difficilement exploitables avec des logiciels libres.

Tube

Bassam Kurdali est un réalisateur et développeur libriste qui s’est fait connaître en dirigeant le premier Open Movie Projet de la Blender Foundation : Elephants Dream. Aujourd’hui, il est à la tête des studios Urchn et travaille sur le film Tube. Ce court métrage sous licence libre a été initié lui aussi en 2012 après une campagne de dons réussie. Après une période de silence qui a laissé inquiets beaucoup de donateurs et de fans du projet, Bassam Kurdali a annoncé que son équipe et lui travaillaient toujours dessus et qu’ils sont déterminés à finir ce film, bien que la réalisation prenne plus de temps que prévu. À peu près au même moment, les studios Urchn publiaient pour le compte de la FSF le clip “User Liberation”, une vidéo d’animation de 3 minutes de promotion des logiciels libres, sous licence CC By-SA 4.0, sources comprises.

the tube open movie

Comme Elephants Dream, il s’agira d’un court métrage d’animation 3D sous licence CC By-SA, dont la partie vidéo est réalisée entièrement avec des logiciels libres, notamment Blender, auquel les studios Urchn contribuent activement. Ce film devrait être une sorte de conte philosophique cyberpunk basé sur l’épopée de Gilgamesh, et traiter de la recherche de l’immortalité.

Les projets futurs ?

Projet Gooseberry (suite)

gooseberry futur

Comme le savent très bien les lecteurs fidèles de LinuxFr.org, le premier objectif du projet Gooseberry était de réaliser un long métrage, grâce à la participation de nombreux studios et artistes des quatre coins du monde. La campagne de financement n’ayant pas atteint son but, la Blender Foundation s’est rabattue sur un plan B, aux objectifs plus modestes : la réalisation d’un court métrage. Cependant, Ton Roosendaal et ses collaborateurs ne sont pas au bout de leurs ambitions, et comptent bien poursuivre le projet au-delà ! Après que le court-métrage est sorti, les membres de l’Institut Blender évalueront la situation en fonction de la réception et des retours qu’ils reçoivent. Bien que tout soit encore possible, il est probable que le long métrage soit complété en réalisant de petits épisodes de 5 à 10 minutes grâce aux revenus générés par les abonnés au Blender Cloud.

Pepper and Carrot

Des personnages mignons, des chats, une influence manga/anime, de l’héroic-fantasy, des clins d’œil au logiciel libre, de l’humour décalé et de la poésie dans un univers épique, des licences libres et des sources complètes, des contributions à des logiciels libres et jeux libres… David Revoy a tout pour plaire aux geeks. Ce dessinateur aux multiples talents, qui s’est fait connaître dans la communauté du libre surtout par son impressionnant travail de concept artist sur les trois derniers Open Movies de la Blender Foundation (Sintel, Tears of Steel et le projet Gooseberry), s’est lancé l’année dernière dans la réalisation d’un webcomic libre, “Pepper & Carrot“. Celui-ci met en scène les aventures décalées de Pepper, une petite sorcière courageuse et casse-cou, mais qui a tendance à sous-estimer ses capacités, et de Carrot, son chat à l’intelligence quasi-humaine, mais éternel esclave de ses instincts, dans l’univers féérique du Royaume d’Hereva, avec ses villes volantes, ses fées, ses phœnix, ses dragons-vaches, ses canards-drakes et ses sorcières rivales…

Pepper&Carrot logo

Séduit par les valeurs humanistes de l’art libre, David Revoy compte bien faire de Pepper & Carrot son projet principal, et en vivre. En mars 2015, sa campagne sur Patreon atteignait son premier jalon de 900 $ par nouvel épisode, David Revoy essayant désormais de se tenir à un nouvel épisode par mois (en plus des artworks et des tutoriels dont il nous gratifie chaque semaine). Le nombre de fans de Pepper & Carrot ne cesse d’augmenter, et David Revoy dispose désormais de presque 300 mécènes réguliers. On est donc tout à fait en droit d’espérer que la campagne atteigne ses jalons suivants, qui permettraient à l’auteur de produire plus d’épisodes, d’accélérer leur rythme de création, et, à partir de 8 000 $ par nouvel épisode, de rendre possible la création d’épisodes d’animation de Pepper & Carrot ! À partir de 12 000 $ par nouvel épisode, il est même question d’ouvrir un studio d’animation dédié à la création d’une série animée mettant en scène nos deux héros !

Tableau récapitulatif

Perdu ? Voici un petit tableau récapitulatif résumant les caractéristiques des différents projets :

Tableau récapitulatif

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(Source: LinuxFr.org : les dépêches)